L’Asie et Charlie: une autre vision de la liberté d’expression

Au Japon et plus généralement en Asie traditionnellement pacifistes, lutter contre le terrorisme revient à attiser "l'incendie".

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Golden Buddha Statue of Gold Buddhism Religion

La vague de choc de l’affaire « Charlie Hebdo » a pris une dimension mondiale et l’Asie, plus précisément le Japon, n’en fait pas l’exception. L’attentat et la Marche républicaine ont défrayé la chronique au pays du Soleil-Levant. L’ensemble de la presse condamne bien sûr l’acte des terroristes et la plupart des Japonais sont horrifiés par le spectacle sanglant survenu dans la ville dont ils n’ont en général qu’une image romantique de la culture, de l’élégance et de la bonne cuisine.

Cependant, sauf quelques gestes de sympathie plutôt timides, il n’y a pas eu de mobilisation d’envergure ni dans l’ensemble de l’Asie ni au Japon en particulier. Pour la population du pays pacifiste (dont la Constitution lui interdit de s’engager dans tout conflit armé de quelque nature que ce soit et où l’immigration est quasi-inexistante), la lutte contre le terrorisme demeure essentiellement « un incendie à l’autre rive du fleuve ».

Une insouciance apolitique et religieuse

En Chine, la presse, étroitement contrôlée par le Parti Communiste, a condamné l’attaque terroriste et a présenté la marche républicaine essentiellement sous l’angle de « protestation contre le terrorisme », reléguant au second plan l’aspect « liberté de l’expression » de la mobilisation massive en France. Le Parti n’a évidemment pas d’intérêt à ce qu’on discute de ce dernier sujet. Cela n’a pas empêché des caricaturistes chinois, qui savent plus que quiconque le prix de la liberté d’expression, à exprimer leur soutien à leurs collègues français victimes du terrorisme.

De loin plus libre que la Chine, le Japon est cependant un pays où le conformisme est de rigueur et où « descendre dans la rue pour protester  » n’est pas de coutume sinon est vu d’un mauvais oeil. En plus, habitués à ne pas s’intéresser à la politique, les jeunes Japonais ne semblent pas trouver une motivation particulière pour s’élever à la défense d’une liberté d’expression pour eux aussi banale que l’air qu’ils respirent. Ils peuvent être des centaines de milliers à aller voter pour le classement des jeunes chanteuses-idoles alors que, selon les statistiques, ils brillent toujours par leur absence massive dans les urnes des élections nationales qui déterminent pourtant leur avenir.

Par ailleurs, la religion n’est jamais un sujet qui fait monter l’adrénaline dans ce pays où on naît Shintoïste (présentation de nouveau-nés aux temples Shinto), on se marie Chrétien (romantique, la cérémonie dans une chapelle… !) et on meurt Bouddhiste. Dans un sens, il n’y a pas de société plus tolérante (nonchalant, si vous voulez) que celle du Japon en matière de religion ! Difficile donc pour les Japonais de comprendre qu’on puisse s’énerver jusqu’au point de s’entretuer pour la croyance religieuse.

Insouciance générale après un attentat

Pourtant, le Japon d’après-guerre a bien eu son lot d’agressions contre la presse et la liberté d’expression, sans que cela ait suscité d’émotion particulière de la population. Aussi choquant soit elle, l’affaire « Charlie Hebdo » n’est pas le premier cas d’attentat meurtrier contre un organe de presse.

En 1987, un ultranationaliste armé, enragé par la ligne éditoriale jugée « gauchiste » de l’Asahi Shimbun (plus ou moins l’équivalent nippon du Monde), a fait irruption dans un bureau local du quotidien et a tué par balle un des journalistes présents. L’affaire a été unanimement condamnée dans les éditoriaux, sans que l’émotion suscitée dépasse la sphère restreinte des rédactions et des déclarations de personnalités concernées. Avec une telle insouciance générale envers la violence contre la liberté d’expression, il n’est pas surprenant de voir ce même quotidien continuer à faire l’objet de toute une série d’intimidations, de pressions politiques et de menaces d’attentats.

Le raffinement français mis à mal

La réaction relativement timide en Asie à l’attentat contre Charlie Hebdo s’explique aussi par la répugnance générale que suscitent les dessins satiriques de l’hebdomadaire français. L’attentat a permis à un grand nombre d’Asiatiques de découvrir pour la première fois un genre de satire d’une vulgarité pour eux insupportable, une vulgarité qui met à mal le cliché d’élégance et de raffinement culturel que beaucoup entretiennent sur la France.

Sans parler d’une grande partie de l’Asie qui est musulmane (Asie centrale, Asie du Sud, Asie du Sud-Est) et où on est forcément agacé par Charlie Hebdo. La population dans le reste de l’Asie non-musulmane (Chine, Japon, Corée, Vietnam, etc.) a aussi du mal à digérer, encore moins à soutenir, ce niveau de vulgarité rarement vue dans cette partie du monde.

Par surcroît, les Japonais, en dépit de leur francophilie traditionnelle, n’ont pas oublié, ni pardonné, la façon grossière dont les caricaturistes français, qu’ils soient Charlie Hebdo ou Le Canard Enchaîné, se sont moqués des victimes japonaises de l’accident nucléaire de Fukushima. On n’a pas besoin d’être Japonais pour estimer que cette manière de se marrer du deuil profond d’un peuple entier (plus de 20.000 vies sont perdues dans le tsunami suivi de l’accident nucléaire en 2011) n’a rien à voir avec l’humour ou la liberté d’expression.

Du « terrorisme verbal »

C’est ainsi que, plutôt que de souscrire activement à la défense d’une liberté d’expression « à la française » que beaucoup trouvent excessivement « sauvage », nombreux sont les Japonais qui appellent à un certain « encadrement de bon sens » à cette forme de « violence d’expression ». La question est d’autant plus pressante que le Japon est confronté depuis quelques années à une recrudescence de xénophobie anti-coréenne d’une violence – verbale pour le moment – inhabituelle dans ce pays connu pour la manière douce et polie de son peuple. On assiste ainsi à de fréquentes manifestations appelant ouvertement au massacre et au viol des résidents coréens. En l’absence de toute loi interdisant le racisme et la haine, les autorités nippones demeurent impuissantes devant cette forme de « terrorisme verbal ».

L’indignation a quand même conduit un nombre croissant de Japonais, et même les Nations-Unies, à exiger une législation visant à interdire ce racisme excessivement agressif. Or, ces appels se heurtent pour le moment à la réticence des élus qui craignent qu’une telle législation ne signe la mort pure et simple de la liberté d’expression. D’ores et déjà, une ministre, connue pour ses affiliations ultranationalistes, a laissé entendre qu’une telle législation devrait interdire, avant tout, toute manifestation contre la politique du gouvernement…

« Charlie Hebdo » touche donc un nerf sensible au Japon où beaucoup font l’amalgame entre la liberté du journal français à se moquer tous azimuts des sensibilités d’autrui et celle des ultranationalistes japonais à appeler au massacre des étrangers. La France a-t-elle raison de défendre certaine liberté d’expression tout en en interdisant d’autres dans ce que beaucoup ici voient comme un flagrant double standard ? Comment distinguer, sur le plan légal, une expression « correcte » d’une expression à bannir ? Enfin, faut-il limiter cette liberté d’expression par une législation rigoureuse comme l’a fait la France ? Personne n’en est sûr, surtout quand beaucoup au Japon voient dans le cas de Dieudonné un exemple inquiétant de dérapage d’un pouvoir d’Etat armé de ce genre de législation.

Quoi qu’il en soit, l’affaire « Charlie Hebdo » conduit, dans de nombreux pays du monde, libres et moins libres, à des réflexions sérieuses sur la limite de la liberté d’expression. Ces réflexions pourraient s’inspirer de ce qui se passe dans un pays comme la Chine où cette liberté est vigoureusement contrôlée. Plutôt que de se moquer directement du pouvoir communiste (et aller en prison), les caricaturistes et internautes chinois ont développé tout un art de mener une critique satirique de façon insinuante, avec des jeux de mots sournois et des codes dissimulés défiant la compréhension des étrangers et, on l’espère, des censeurs. Un jeu de cache-cache subtil mais intellectuel avec les autorités qui pourrait constituer une alternative à la satire directe et répulsive de Charlie Hebdo.

 

Crédits: epSos.de, Golden Buddha Statue of Gold Buddhism Religion.

L'ACTU

Les livres de Michel Houellebecq "Soumission" et le "Traité sur la tolérance" de Voltaire ont connu en France une accélération des ventes après les attentats. Une réimpression de 10.000 exemplaires pour Voltaire, déjà édité à 120.000 unités, tandis que "Soumission" est numéro 1 des ventes.

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