“En pleine crise, ils prennent la décision folle de ne licencier personne”

RÉCIT - En France, alors que de nouvelles règles de licenciement sont discutées, la question de la protection des salariés est brandie. <-> En Inde, on est prêt à se sacrifier pour l'entreprise.

C’était en 2001 en Inde, au mois de mai. Là-bas, l’année fiscale se finit le 30 mars et non pas le 31 décembre comme chez nous. Au 1er avril, on commence donc à faire les comptes de l’année passée et vers début mai, on commence à avoir une idée précise des gains ou des pertes. Cela permet de définir les budgets et les investissements pour l’année à venir. Je n’oublierais jamais ce mois de mai donc, lorsque notre plus gros client Bajaj découvre que son profit a chuté de 50%.

L’Inde vient de s’ouvrir à la concurrence extérieure, résultat Bajaj n’a plus le monopole de la fabrication et de la distribution des scooteurs en Inde. Un monopole dont cette société avait bien profité pendant des années, peut être même abusé : délais de livraison pouvant aller jusqu’à un an, scooteur de mauvaise qualité, etc. Et puis, soudainement, est apparu sur le marché le japonais Honda qui non seulement livre rapidement des produits de qualité, mais qui fait évoluer la mode des scooteurs vers celle des motos. Or, Bajaj n’est pas prête. Et comme on peut facilement l’imaginer, Bajaj plonge en enfer, en une seule année.

Chômage technique sur les lignes et dans différents départements, l’argent ne fait que sortir ; c’est l’hémorragie. La famille Bajaj prend alors la décision folle de ne licencier personne. Décision d’autant plus impensable qu’en Inde, on peut licencier un cadre sans motif en dix secondes à peine, et un ouvrier encore plus facilement. Si l’on compare avec la France, à part pour les plus défavorisés, il n’y a quasiment aucune sécurité de l’emploi, aucune protection légale, pas d’assurance chômage, et très peu de cotisations sociales. Pas de filet de sécurité, aucun des garde-fous que nous affectionnons en France, et que nous ne cessons d’inventer car il faut se protéger à tout prix des patrons.

J’ai grandi dans cette atmosphère avec un père communiste. Bien qu’ayant fait des études de commerce, inconsciemment, pendant des années j’avançais dans le monde en me promettant de ne devenir ni riche, ni patron. Il me semblait que ce serait un déshonneur total.
En 2001, lorsque l’Inde connait sa plus grosse crise depuis longtemps, je suis plongé dans le monde de l’entreprise pour la première fois. Trois mois après mon arrivée, je vois la famille la plus riche d’Inde décider de garder tous ses employés malgré un désastre économique monumental. Et ce, alors que la loi lui permet tout. Une claque. Cela existe-t-il donc des patrons très riches, humains et volontairement honnêtes? Jusque-là je pensais que seule la coercition gouvernementale pouvait nous protéger des prédateurs.

Cette même année 2001, la famille Bajaj a engagé tous les départements qui n’avaient pas assez de travail à s’approprier le travail de leur fournisseurs en interne, c’est à dire presque à changer de métier dans le cas de certains départements; elle a engagé tous ses cadres à trouver des occupations à valeur ajoutée. Réunion de CE? Non. Réunions syndicales? Non. Protestations? Non plus. Tout le monde s’est aligné comme un seul homme pour sauver l’entreprise sous l’impulsion de cette famille qui avait décidé de ne pas se séparer de sa vieille garde. Tout le monde a redoublé d’effort, travaillé les week-ends, le soir, sans vacances, ni augmentations. Après une année Bajaj a sorti huit nouveaux modelés de moto et est redevenu numéro Un sur le marché indien grâce à la Pulsar, alors qu’ils n’avaient jamais fait de moto avant.

L’impulsion d’un patron, la confiance et le respect des employés, le don de soi de la part de tous sans aucune résistance, l’absence totale de freins légaux et d’intervention gouvernementale ont permis cela.

Le cas Bajaj n’est pas isolé et je le vois sous différentes formes dans toute l’Asie depuis 15 ans où les lois sont peu nombreuses et les protections quasi nulles. Les patrons font tout pour ne pas se séparer des employés efficaces et les employés ne perdent jamais de vue que l’entreprise est la branche sur laquelle ils sont assis. L’Etat collecte l’impôt mais évite le plus possible d’intervenir. L’absence de protection crée parfois une peur, mais a contrario maintient aussi une lucidité, une motivation et une créativité réelle qui non seulement rendent l’entreprise compétitive, mais permet aussi de garder une vraie motivation en tant qu’employé et d’être heureux dans son travail. C’est un des premiers critères de choix en Inde : on pourrait penser que dans un climat où les patrons ont beaucoup de pouvoir, les employés vivent dans la terreur. En fait, étrangement c’est l’inverse qui se produit : les Indiens font très attention de choisir un métier et un environnement où ils vont être heureux.

L'ACTU

Le projet Macron simplifie les « petits licenciements » (de 2 à 9 salariés) dans les entreprises de plus de 50 salariés : plus besoin pour la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi de vérifier si les représentants du personnel ont été « réunis, informés et consultés ». (Gérard Filoche, Mediapart.fr)

Lire Plus...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.