La lutte contre les extrémismes dans un lycée défavorisé de Londres

Le principe de laïcité doit permettre de faire disparaître le risque extrémiste et permettre le "vivre-ensemble" en France. <-> L'Angleterre a-t-elle recours aux mêmes valeurs pour éduquer les jeunes des quartiers difficiles?

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L’éducation en Angleterre ne partage pas la tradition « laïque et républicaine » de l’Education Nationale Française. Pourtant, les défis et les enjeux sociaux dans les établissements anglais sont les mêmes qu’en France. Comment réagissons-nous à ces défis de ce côte-ci de la Manche? Je ne peux que citer l’exemple de mon lycée, un Sixth Form College anglais avec 2.600 étudiants de Première et de Terminale dans un arrondissement socio-économique défavorisé de l’Est de Londres où le chômage et la pauvreté sont à des niveaux bien plus élevés que la moyenne.

Nous sommes aussi une communauté diverse, riche en ressources humaines, pleine de jeunes très ambitieux qui obtiennent de bons résultats, progressent à l’université en grand nombre et dont des centaines sont volontaires et bénévoles dans la vie associative de leur communauté. Le contexte dans lequel vivent et sont éduqués nos étudiants n’est peut-être pas prometteur au niveau économique, mais ils sont soutenus par une communauté riche au niveau social, y compris dans leurs écoles, leurs collèges et leurs lycées. C’est là que nos étudiants développent leurs relations sociales entre amis, voisins, camarades de classe et modèles adultes. C’est dans ce contexte qu’ils partagent leurs joies et leurs peines, leurs espoirs et leurs craintes et qu’ils font l’apprentissage de l’identité et de la différence. Ce réseau de relations et de confiance se construit petit à petit au fil du temps. A l’échelle sociale tout cela contribue à ce qu’on peut appeler «cohésion communautaire» ou «résilience».

A mon avis, ce sont ces relations sociales qui nous protègent le plus contre l’extrémisme violent. Ce sont ces relations que nous œuvrons constamment à renforcer et il y a bien sûr aussi un travail important d’entretien.

Exprimer ses désaccords

Et pourtant… nous avons tout de même quelques jeunes qui adoptent des idéologies dangereuses, qui justifient et même qui glorifient la violence à des fins politiques ou religieuses. Ils sont très peu nombreux et nous pensons, sans aucune complaisance, que nous les avons bien abordés. Comme tous les établissements anglais, nous sommes partenaires d’une stratégie gouvernementale pour lutter contre l’extrémisme violent. Avant d’évoquer ce que cela implique je voudrais d’abord aborder la question de la colère, l’extrémisme, le « radicalisme » et la « radicalisation » dans le cadre éducatif.

Comme beaucoup d’autres, j’ai soutenu des causes politiques, j’ai manifesté dans les rues de Londres, j’ai été en colère quand j’ai perçu des injustices et je me suis fait entendre. Nous qui avons milité, qui avons été en colère, somme-nous «radicaux»? Sommes-nous «extrêmes»? Sommes-nous «vulnérables»? Sommes-nous montés sur une sorte de voie à sens unique qui pourrait nous conduire d’une façon inexorable vers l’extrémisme violent?

Je me considère comme un bon citoyen qui choisit d’exercer son droit de libre expression de temps en temps et je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit pour me rendre susceptible de prôner la violence. Comment tout cela se traduit-il dans un cadre éducatif? Dans notre cas, notre mission est d’être une «communauté d’apprentissage réussie». La réussite, l’apprentissage et la communauté sont chacun important et nous voulons que nos étudiants:

• Deviennent des citoyens actifs, critiques, réfléchis, qui sont capables de prendre des mesures dans le cadre de la loi pour mener au changement. Capables donc d’être militants et de faire preuve de civisme.
• Sont assez conscients de l’histoire et la politique globale pour être en mesure de situer les conflits et les controverses d’aujourd’hui dans un contexte plus large et d’apprécier les perspectives différentes qui existent.
• Remettent en cause les idées reçues autour d’eux et développent leurs propres opinions qu’ils peuvent soutenir rationnellement.
• Sachent comment exprimer l’insatisfaction et même la colère avec le statut quo, et même comment être «radical».

• Puissent examiner et mettre en question leur propre système de croyances et voir la religion et autres systèmes de croyances ou d’idéologie dans le contexte d’une société plurielle.

Des valeurs applicables partout

Notre établissement a lui-même un ensemble de valeurs. Dans notre cas, il s’agit explicitement de valeurs laïques, de « valeurs Britanniques » si l’on veut, mais certainement des valeurs qui peuvent être adoptée de manière universelle.

Nous avons aussi un code du comportement étudiant, une déclaration sur la liberté d’expression, une déclaration sur la religion au lycée et une déclaration sur la sécurité numérique. Nous avons aussi certaines responsabilités légales dans le cadre de la loi contre le terrorisme.

Nous voulons protéger nos étudiants contre l’influence de l’extrémisme violent quelle que soit sa source. Nous sommes engagés à fond et nous appliquons un code de conduite qui est bien compris par tous. Nos employés ont reçu une formation qui les sensibilise à l’égard des risques. Cela nous conduit à discuter les questions importantes, les confronter ouvertement et aider tout le personnel à reconnaître et confronter les discours ou les comportements qui peuvent être des signes précurseurs de l’extrémisme violent.

Expliquer les limites aux étudiants

Nous ne nous attendons pas que nos collègues adoptent un point de vue particulier sur la politique étrangère Britannique, ou qu’ils soient experts en théologie ou géopolitique ou qu’ils reconnaissent tous les divers groupes extrémistes. Pas plus qu’ils n’ont besoin de connaître les noms et les activités des bandes criminelles de notre quartier. Mais ils doivent comprendre les risques, reconnaître et contester tout discours extrémiste qu’ils peuvent entendre et être prêts à défendre nos valeurs communes et de savoir comment signaler tout ce qui semble être un risque possible pour la sécurité des jeunes ou de leur lycée. Ce n’est pas une question de conscience personnelle, l’établissement l’exige.

En ce qui concerne les étudiants, nous ne souhaitons pas que quiconque se sente soupçonné ou persécuté en raison de leurs croyances religieuses ou de leur appartenance politique. Mais rien ne justifie des propos ou des comportements discriminatoires ou la glorification de la violence. Nous avons le devoir de contester, d’être clair à propos des risques, de rappeler ce qui est inadmissible et de protéger notre communauté.

Il nous faut fixer des limites très claires, bien les expliquer et être prêts à tenir la ligne. Dans notre établissement, nous n’admettons pas de sociétés uniconfessionnelles ou de prêcheurs externes. Tous nos conférenciers sont approuvés par la direction du lycée et nous n’acceptons pas d’orateurs qui risquent de prôner des opinions en conflit avec notre engagement envers l’égalité et le respect mutuel.

« La liberté a ses limites »

Nous ne voulons aucunement circonscrire le droit à la liberté d’expression ou décider ce qui nous est «acceptable» au niveau personnel. Nous ne devons pas, décrire les individus comme «bons» ou «modérés». Mais dans toute communauté la liberté a ses limites et il nous faut expliquer clairement les nôtres. Nos représentants étudiants ont voulu un dialogue à cet égard et nous avons participé à une discussion très ouverte à propos de la liberté d’expression, la laïcité et les droits politiques des jeunes.

Nous sommes avant tout une communauté éducative, notre projet est d’éduquer dans un contexte égalitaire et nous sommes persuadés que chaque jeune peut apprendre à respecter les autres et à exprimer son désaccord avec les autres dans un cadre de citoyenneté plurielle et démocratique. Nos valeurs doivent être vécues et pratiquées au quotidien par tous les membres de notre communauté et nous ne cessons de le rappeler. Il nous faut croire que ceux qui pourraient mettre en péril les valeurs de notre communauté peuvent aussi se reformer. Mais il nous faut également reconnaître les limites du projet éducatif et le fait que l’extrémisme violent peut attirer et séduire certains jeunes. Nos interventions ne réussissent pas toujours. Les éducateurs ne peuvent pas tout faire et il y a un moment où d’autres organismes doivent prendre le relais.

Notre établissement n’est pas typique, mais nous sommes prêts à partager nos expériences avec d’autres lycées ou collèges en Angleterre ou à l’étranger si cela peut les aider à s’engager en toute confiance avec ces questions difficiles.

Crédit: Zohar Manor-Abel, « Abandon hope (9am-5pm) » by Banksy (East London 2006)

L'ACTU

Le Premier ministre Manuel Valls a annoncé un nouveau train de mesures pour lutter contre l'exclusion, dont : Les préfets seront saisis pour faire construire du logement social dans les communes récalcitrantes. Carte scolaire : de nouveaux secteurs de recrutement des collèges définis. Ou encore la création d'une "agence de la langue française". (NouvelObs.com)

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