Ce pays qui accueille les visiteurs musulmans à bras ouverts

Les tensions guettent les musulmans français en France. <-> Pour doper l'économie du tourisme, le Japon fait preuve d'une étonnante ouverture pour accueillir les pratiquants de l'Islam.

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Pour sortir de sa récession prolongée, le Japon a besoin d’attirer plus de touristes gros consommateurs, y compris ceux des pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) à majorité musulmans. Or, en 2012, période de tension territoriale ponctuée de querelles interminables sur le passé d’agressions militaires japonaises, les touristes chinois ont boudé le Japon. Ces gros consommateurs ont disparu des rues de Tokyo. Cela a obligé l’industrie nippone du tourisme, souffrant déjà d’une chute de la consommation intérieure, à développer d’autres sources de clientèles.

Les regards se sont ainsi portés sur la région de l’ASEAN qui connait un essor économique soutenu. Même si leur volume de consommation n’est pas comparable à celui des Chinois, les 600 millions d’habitants des pays de l’ASEAN ne sont en général pas aussi hostiles au Japon que les Chinois, même si la région n’était pas épargnée des atrocités de l’Armée impériale japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale.

C’est dans cet effort d’attirer des touristes de l’Asie du Sud-Est que les Japonais ont pratiquement « découvert » que la majorité de ces nouveaux clients sont des Musulmans dont l’accueil nécessite des arrangements spéciaux, notamment en matière alimentaire.

Fascination pour l’Occident chrétien

En fait, le Japon a été si exclusivement orienté vers l’Occident depuis sa modernisation il y a plus de 140 ans que la connaissance du monde extérieur de la majorité des Japonais contemporains se limite essentiellement aux seules valeurs et traditions occidentales. Pour ne donner qu’un exemple, on trouve encore une Bible en anglais sur la table de nuit des chambres de la plupart des hôtels japonais même si ils n’accueillent en général que des Japonais non-Chrétiens et non-anglophones. Avec cette obsession nationale de plus d’un siècle pour l’Occident, il n’est que naturel que le Japon finisse par devenir ignorant (voir même méprisant à l’égard) d’autres cultures en Asie, y compris des cultures de l’Asie musulmane.

Cependant, le nouveau besoin d’accommoder des touristes musulmans de l’Asie du Sud-Est a poussé l’ensemble de l’industrie du tourisme dans une course à l’apprentissage de l’Islam et de l’accueil de cette catégorie particulière de visiteurs aux contraintes religieuses dont la plupart des Japonais avaient à peine entendu parler.

L’apprentissage du « halal »

L’apprentissage initial était rudimentaire. Jusqu’à 2012, lorsque les touristes chinois commençaient à disparaître et que la diversification du marché de touristes s’imposait, peu de Japonais étaient au courant que certains ingrédients (alcool, porc, etc.) dans la cuisine japonaise étaient tabou pour nombre de visiteurs de l’Asie du Sud-Est. Encore moins étaient conscients que, même quand les ingrédients ne posaient pas de problème, les nourritures pour ces nouveaux clients devaient être préparées selon un rituel particulier par des gens qualifiés, dans une cuisine spéciale avant d’être correctement certifiées.

Il y avait une période initiale d’essais et d’erreurs où des directeurs d’hôtels par exemple comptaient sur les conseils des étudiants venus de pays musulmans pour apprendre à préparer eux-mêmes des repas halal dans un coin réservé de leur cuisine, ou à aménager des salles de prières.

Grâce à ces efforts mais aussi à un taux favorable de changes monétaires, le Japon s’impose peu à peu comme une destination populaire pour un nombre croissant de touristes de l’Asie du Sud-Est, notamment de ceux en provenance des pays musulmans comme la Malaisie et l’Indonésie.

Au cours de 2014, grâce à un début de dégel dans les relations bilatérales nippo-chinoises, les riches touristes chinois sont revenus massivement au Japon. Leur nombre a augmenté de 83% de 2013 pour atteindre 2.409.200 en 2014, faisant des Chinois la meilleure clientèle pour une grande partie de l’économie japonaise qui souffre d’ailleurs d’une contraction prolongée du marché intérieur.

Des « séminaires » pour combler les 400.000 touristes musulmans

Tant mieux pour les Chinois. Mais, grâce au boom économique des pays de l’ASEAN, les Sud-Est Asiatiques n’en demeurent pas moins importants pour le tourisme japonais. Même s’ils sont nettement moins nombreux que les Chinois, les visiteurs indonésiens au Japon par exemple sont passés de 63.617 en 2009 à 136.797 en 2013, tandis que les touristes Malaisiens au Japon ont pratiquement doublé de 89.509 en 2009 à 176.521 en 2014. Dans la seule année 2014, ces deux pays musulmans ont envoyé un total de 400.000 touristes au Japon.

De nombreux séminaires et conférences sont organisés à Tokyo sur les stratégies visant le marché mondial très spécial mais aussi très juteux de 2 milliards de Musulmans, un marché estimé à valoir 5 trillions de dollars. Les séminaires couvrent bien entendu des sujets comme la préparation de repas « halal », la fabrication de produits cosmétiques « halal » et des médicaments « halal », les formalités de certification « halal », etc. Selon le Centre japonais de la Culture Islamique, le nombre d’entreprises nippones demandant la certification halal est passé de seulement 5 au début du siècle à entre 20 et 30 chaque année aujourd’hui.

La sauce soja certifiée

Conscientes de l’énorme potentiel du marché musulman mondial, des grandes entreprises japonaises, avec le sérieux qui les caractérise, se sont lancées dans la fabrication de produits halal destinés aux pays musulmans. Pour ne citer qu’un exemple, un fabricant de sauce de soja, cet assaisonnement traditionnel asiatique, s’est rendu compte que son produit contient une faible dose d’alcool et n’est donc pas consommable par les Musulmans qui veulent goûter à la cuisine japonaise. Révolutionnant la pratique de plusieurs siècles, le fabricant a construit une chaîne entière dédiée exclusivement à la fabrication de sauce de soja sans alcool et certifiée « halal » par une agence malaisienne.

Un autre exemple d’adaptation à la clientèle musulmane se voit à « Manekineko », chaîne de restaurants Karaoké à Tokyo. Les clients musulmans y sont servis un menu certifié « Halal » et peuvent, entre deux chansons, se servir des salles de prière spécialement aménagées avec l’indication exacte de la direction de la Mecque.

La peur du terrorisme

Tout va bien donc pour le réveil du Japon aux affaires lucratives relatives à la clientèle musulmane. D’autant plus que les visiteurs musulmans de l’Asie du Sud-Est, avec leur comportement généralement doux et gentil, font découvrir aux Japonais l’aspect pacifique de l’Islam ordinaire et modéré, loin des stéréotypes de violence qu’ils avaient l’habitude de voir en provenance du Moyen Orient.

Malheureusement, cette image pacifique de l’Islam a été mise à rude épreuve en janvier cette année avec l’horreur des attentats sanglants à Paris, suivis dans le même mois par la décapitation de deux otages japonais par l’Etat islamique (EI).

En plus de l’horreur d’assister en direct sur Internet à l’assassinat de deux compatriotes, c’est la « déclaration de guerre » par l’EI à l’encontre du Japon, nouveau membre de la coalition anti-EI, qui provoque la peur générale dans ce pays pacifiste qui n’a jamais connu la moindre hostilité armée depuis la fin de la guerre mondiale il y a 70 ans. Pour la première fois dans la vie de la plupart des Japonais d’aujourd’hui, la menace de terrorisme islamiste sur le sol nippon est à prendre très au sérieux.

Ce que cela a à voir avec l’Asie du Sud-Est c’est la nouvelle prise de conscience au Japon, notamment parmi les responsables de la sécurité publique, que les pays de l’ASEAN ne sont pas exempts du terrorisme islamiste et que, en dépit de la nature modérée et pacifique de la plupart des Musulmans asiatiques, il y en a bien parmi eux ceux qui éprouvent une forte sympathie, voir même la loyauté à l’égard de l’Etat islamique.

Reflétant cette nouvelle crainte, « Sentaku », un magazine politique, a avertit en février que la Malaisie, pourtant un pays musulman modéré et moderne, est en train de se transformer en « foyer de terrorisme » et « tête de pont des extrémistes islamistes », présentant une menace sérieuse à l’ensemble de l’Asie de l’Est. Le pays compte plus d’une centaine de jeunes qui ont rejoint l’Etat islamique comme combattants.

Pour sa part, l’Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, est déjà foyer de plusieurs groupes terroristes et théâtre de plusieurs attentats dont le plus meurtrier, survenu en 2002 à Bali, a fait des centaines de morts parmi les touristes européens et japonais.

Un terroriste au visage asiatique

Les responsables japonais de la sécurité, notamment ceux chargés de préparer les Jeux Olympiques de 2020 prévus à Tokyo, se préoccupent discrètement de nombre rapidement croissant de touristes sud-est asiatiques que le Japon accueille. Ils sont parfaitement conscients que des groupes d’extrémistes, comme Jemaah Islamiah, en Indonésie, en Malaisie et aux Philippines, ont juré allégeance à l’Etat islamique. Dans une récente interview accordée à une agence japonaise, le dirigeant de Jemaah Islamia a même clairement affirmé que le Japon est désormais une cible d’attentats. Enfin, on sait que des centaines de jeunes Malaisiens et Indonésiens, après avoir combattu pour l’EI, sont revenus en Asie comme potentiels terroristes. De toute façon, dans un pays comme le Japon, un terroriste au visage asiatique est certainement plus difficile à détecter que celui venu d’Europe ou du Moyen Orient.

C’est dans ce contexte que Tokyo vient d’annoncer la tenue en juin d’une consultation à haut niveau avec l’ASEAN sur le terrorisme. Le but non avoué de cette consultation est bien entendu de tenter d’empêcher les éventuels terroristes à venir au Japon déguisés en touristes.

Le Japon s’est fixé un objectif ambitieux d’accueillir d’ici 2020, l’année des JO, 20 millions de touristes dont une grande partie serait des Musulmans. Les riches visiteurs de l’Asie du Sud-Est continueront à être accueillis les bras ouverts et avec un grand sourire. Il faut cependant pardonner les responsables japonais de la sécurité si leur sourire semble plus ou moins crispé ces derniers temps.

Crédit: Jackson Boyle
Fuji Halal Food, Kiryu City

L'ACTU

Publié récemment, l'excellent travail photographique de Bharat Choudary "Etre musulman en France", une plongée dans les quartiers nord de Marseille. http://www.slate.fr/grand-format/musulmans-bharat-98169

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