Mr Mondialisation : « La rencontre des savoirs est magnifique »

mondi_idea

GN : Comme Globaliz (globalization en anglais), vous souhaitez apporter un éclairage différent sur la mondialisation et, à votre manière, lui donner un sens nouveau. De notre côté, nous souhaitons montrer qu’au-delà des échanges matériels, il est aujourd’hui possible de créer de nouvelles autoroutes horizontales de la connaissance, « entre ici et Ailleurs ». Que la mondialisation ne doit pas forcément faire peur, car comme tout voyage, elle provoque la rencontre et la comparaison avec Autrui, tel un moyen de comprendre et de s’émanciper des schémas nationaux. Que vous inspire cette démarche ?

Mr Mondialisation : S’il est bien une lutte des plus périlleuses depuis l’aube des temps, c’est probablement celle contre les manichéismes et des schémas de pensée extrêmes. Aujourd’hui, la mondialisation inspire d’emblée l’écrasement des cultures au profit d’une institution économique. Le mot est miné, et pour cause. Difficile d’apercevoir la lumière dans cette « globalisation ». Pourtant, en marge de l’économie triomphante, émerge une « alter » mondialisation, fruit de décennies d’efforts individuels et collectifs, éminemment positive.

Cet autre monde naissant gravite dans l’univers numérique et s’exprime notamment à travers des réseaux sociaux, des ONG, de l’open-source, des collectifs ou encore des projets en crowdfunding. D’une foule d’outils d’apparence indépendants émerge ce que j’appelle une « conscience globale » qui s’exprime dans le monde réel par des changements locaux. Par définition, cet espace infiniment créatif est international dans l’âme et profondément libre des schémas nationaux.

De fait, l’internet n’a pas de frontières. Sur le réseau « Mr Mondialisation » que j’anime, par exemple, plus de 80 pays nous lisent chaque jour. Qu’ils se trouvent sur une île en Polynésie, à Cuba au Japon ou en France, les citoyens du monde partagent les mêmes préoccupations. Mieux encore, ceux-ci sont à l’affut de solutions globales qui puissent s’appliquer localement. Cette rencontre des savoirs est magnifique, car à aucun moment elle ne tente d’imposer une suprématie culturelle sur une autre. Au contraire, elle offre des outils concrets qui, à terme, pourraient libérer des impérialismes économiques.

Un mot ou un adjectif pour décrire la mondialisation ?

Je pense que le mot « Paradoxe » illustre bien la mondialisation. A tous les niveaux elle est un paradoxe et se fonde sur des paradoxes. Comment peut-on vraiment parler de mondialisation sans justice économique ? Comment peut-on parler de mondialisation quand une société peut être imposée jusqu’à 50% dans un pays et à 2% dans le pays à coté ? Est-ce vraiment une mondialisation quand les règles nationales sont si différentes qu’elles permettent l’exploitation des uns et l’enrichissement des autres ? Est-ce de la mondialisation d’accaparer les terres d’un pays pauvre au profit d’une multinationale ? Non, c’est du colonialisme moderne « légalisé » battit sur un paradoxe. Dès le départ, les dés du jeu son pipés et la mondialisation s’apparente plus à une guerre économique où les Etats et les acteurs économiques cherchent tous à tirer leur épingle du jeu, profitant de législations locales en leur faveur (manque de droits chez les uns, subventions nationales pour les autres,etc.) Quel paradoxe. La « mondialisation » est au bout des lèvres de tous, alors qu’elle n’existe pas réellement du point de vue de la justice et du droit. Et c’est précisément ces différences profondes qui créent des paradoxes insupportables pour les plus faibles.

Que vous inspire les nouvelles diasporas, notamment celles liées à la mobilité des hommes qui permet aujourd’hui à près de 3 millions de Français de vivre hors de France ?

mondi_freedomC’est à la fois un très bon signe au niveau des valeurs, mais un mauvais signe en terme d’inégalité des déplacements. Nous vivons une époque de transition profondément injuste. La liberté de circulation est reconnue dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle est contrariée par des législations nationales qui tendent à se rigidifier. A nouveau, un paradoxe entre le discours et le droit. Pourquoi les capitaux financiers sont-ils si voyageurs alors que l’Humain, lui, devrait se soustraire à des règles abstraites ? J’y vois là un parallèle au fait que le revenu du capital est aujourd’hui plus élevé que le revenu du travail. L’humain est secondaire, l’économie triomphante.

Ces questions nous ramènent finalement à nous positionner par rapport à des fondamentaux nationaux et légaux. La mentalité alter-mondialiste nous pousse à embrasser l’idée d’être terrien avant tout autre chose. Ce n’est même pas une idée, c’est un fondement naturel. Si nous sommes tous égaux en droit, au nom de quel intérêt devrions nous limiter nos déplacements à la surface de la terre ? Je regrette qu’il soit encore à ce point si difficile de se déplacer en fonction de nos origines et des règlements nationaux qui poussent les plus chanceux dans les écueils du tourisme, les plus pauvres dans des drames humanitaires.

Dans votre film « Vous êtes l’évolution » datant de 2012, vous ciblez la classe politique que vous illustrez d’ailleurs avec Nicolas Sarkozy. En tant que Belge et européen, que vous inspire la politique française?

Notre réseau d’information est apartisan. Les « politiques » ne m’inspirent rien principalement car les grands partis trainent derrière eux des générations d’orientation partisane dont il parait difficile de s’échapper. A droite comme à gauche, l’objectif productiviste semble l’emporter sur le bilan écologique global qui concerne l’ensemble de l’humanité. Leur parler d’objection de croissance, c’est un peu demander au gouvernement chinois d’embrasser les droits de l’Homme. Un jour, peut-être.

La politique nationale telle que nous la connaissons semble égarée à mi-chemin de l’évolution entre des impératifs nécessairement globaux et une démocratie locale tant réclamée par les populations. Pas étonnant que les citoyens s’en désintéressent. La « politique » partisane devrait, à mes yeux, comprendre tout l’enjeu de l’adage « penser global, agir local » car les citoyens eux ont déjà assimilés ce besoin. A ce jour, le monde politique pense « intérêts nationaux » en priorité, dont seul le PIB semble être révélateur à leurs yeux, en délaissant leur responsabilité globale tout en relayant au second plan les problématiques locales. Certes, ils jouent une utilité propre à cette mondialisation « paradoxale » ou tout le monde prétend, face caméra, vouloir améliorer le monde, alors que chacun tire en réalité la couverture de son coté. Et pour cause, dès lors qu’il serait question de la primauté d’un intérêt mondial et local (le monde, pour chaque humain), la redistribution des cartes ne serait certainement pas en faveur des pays qui ont le meilleur PIB. Les citoyens sont-ils seulement prêts à revoir leurs modes de vie par équité internationale ? Ne nous mentons pas, personne ne l’est. Et on ne parle même pas ici d’urgence écologique…

Vous sentez-vous concerné par la montée du Front National en France ?

Je me sens concerné par la montée des extrêmes et des populismes partout dans le monde. La Belgique en est d’ailleurs victime en ce moment. On peut déjà observer les premiers viols de démocratie de leur nouveau gouvernement. Une rapide lecture du programme du FN donne vite la nausée. Renforcement de la dissuasion nucléaire, rectitude, sécuritarisme, frustrations identitaires, retour de la peine de mort, violation des droits des femmes. Des « solutions » simplistes et réactionnaires qui répondent habilement aux peurs d’une population qui cherche des réponses. Diviser pour mieux régner avait déjà du sens, avec le FN, l’adage devient un fondement.

Je regrette que les représentants des grands médias ne prennent pas pleinement conscience de leur influence sur les choix « démocratiques » car cette influence est grande. Ils prétendent au droit de parole mais donnent une visibilité anormalement élevée aux représentants du FN. Les intellectuels le savent pourtant, que les acteurs d’un capitalisme en crise, qui se radicalisent par nature, s’accommoderont toujours mieux d’un état « très à droite » plutôt que l’inverse. Plusieurs pays en font brillamment la démonstration, mais qui s’en préoccupe ? La montée du FN en France peut aussi se traduire par un rejet « par facilité » d’une certaine mondialisation. Alors que le programme du FN manipule l’imaginaire collectif par opportunisme sans s’attaquer aux problèmes fondamentaux de la mondialisation. Un régime ultra-nationaliste ne fait qu’accroitre les inégalités internationales au profit d’une frontière sans consistance dans le monde réel. Ces mêmes inégalités qui entrainent aujourd’hui une mondialisation paradoxale. Des inégalités provoquées par des rigidités nationales déjà existantes. Rigidités qui seraient exacerbées une fois de plus sous un régime autoritaire. La boucle est bouclée.

Sur ces dix années de publication et de films depuis 2004, comment la mondialisation a-t-elle évolué à vos yeux?

mondi_ideaEncore une fois, le bilan est plus que paradoxal. Et c’est normal ! Des millions d’acteurs économiques et politiques s’acharnent à tirer le couverture de leur coté. La nouvelle mondialisation, celle qui vaut la peine qu’on se batte, est citoyenne. Les gens n’attendent plus de miracle des rassemblements pompeux à majuscule. Ils veulent du concret, du changement qui puisse s’appliquer localement, où qu’ils se trouvent.

Internet et l’économie collaborative sont les vecteurs de cette nouvelle mondialisation. Le citoyen moderne est de plus en plus conscient. Il n’est plus cet homo-economicus passif qui avale de l’information sans demander « pourquoi ». Tout le monde peut devenir créateur d’information. Et la petite révolution de ce début de sciècle, c’est que nous pouvons tous devenir créateurs de solutions matérielles, notamment à travers l’impression 3D, les fablabs et la solidarité globale à impact local. Des solutions qui peuvent offrir des moyens d’émancipation locale. Mais comment les institutions vont-t-elles réagir à cette prise de liberté citoyenne, qui reste discrète à ce jour mais non-moins réelle ?

Comment expliquez-vous vos 500.000 fans sur Facebook?

Le mot « fan » n’est pas approprié. On parle simplement de lecteurs ou sympathisants. Par le débat, on collabore avec eux. C’est aussi un trait de l’économie collaborative. Nous offrons nos informations gratuitement, ceux-ci font le choix de nous soutenir (ou non). Il est vrai que le nom « Mr Mondialisation » est trompeur, mais il n’est qu’un « masque à valeurs » que chacun peut choisir demain de porter (symboliquement). On peut voir un tel nombre comme une réussite cependant. Je ne me l’explique pas. J’évite l’écueil du populisme autant que possible tout en étant le plus honnête possible avec les lecteurs. Je suis attentif à la tolérance autant envers les autres qu’envers moi-même et les rédacteurs. Nos sources sont variées autant que les lecteurs. Ce qui vaut souvent des débats épiques. Mais ce qui ressort, ce à quoi je tiens personnellement, ce sont des valeurs universelles, sans couleur politique, d’égalité, de fraternité, de simplicité.

Je tiens à ce que le projet reste à taille humaine, même si ça démultiplie mon « labeur » à titre personnel. Je veux pouvoir dire à mes lecteurs « je fatigue ce soir » quand je suis fatigué. Je veux continuer de répondre aux commentaires insultants, tout comme aux remerciements, humainement. Les gens ne s’adressent pas à une multinationale, mais à un membre d’une famille. Une amie m’a dit un jour : « en suivant Mr M, parfois je ris, parfois je pleurs, parfois j’apprends, parfois je ne suis pas d’accord. Mais au final, je ne suis plus exactement la même. »

Crédit photos : https://mrmondialisation.org/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *