« Les Français de l’étranger forment une diaspora dynamique. Et pourtant… »

[Bonnes Feuilles] La France rayonne à l'international <-> Les archaïsmes persistent pourtant dans l'Hexagone, lit-on dans le dernier livre de l'avocat et essayiste Laurent Cohen-Tanugi.

marianne

Le réseau diplomatique (de la France) et d’action économique et culturelle extérieure (notamment dans le domaine de la francophonie) témoigne d’une forte volonté d’influence internationale. Ses grandes entreprises sont présentes aux quatre coins du monde et dérivent l’essentiel de leurs revenus et de leurs profits de l’étranger. Arbitres du goût et des élégances, ses industries du luxe et du design, sa gastronomie, son patrimoine artistique et culturel rayonnent dans le monde entier et elle demeure, en sens inverse, la première destination touristique mondiale et une terre d’accueil privilégiée pour la diffusion des cultures du monde. Enfin, les Français de l’étranger forment une diaspora dynamique.

Et pourtant… ! Non seulement les Français sont fâchés avec la globalisation, mais la France est l’une des nations les plus singulières et les plus autocentrées d’Europe. A quelques brillantes exceptions près, ses élites politiques et administratives sont aujourd’hui parmi les moins cosmopolites du monde. Le système méritocratique, centré sur les grandes écoles et les grands corps de l’Etat, y est sans doute pour quelque chose.

Il y a encore une dizaine d’années, les meilleurs élèves du secondaire voyaient leur trajectoire toute tracée dans un cadre purement national. S’ils s’aventuraient à l’étranger, c’était le plus souvent également dans un cadre national (stage diplomatique de l’ENA, filiales étrangères de groupes français…). Les choses ont heureusement évolué, avec l’introduction dans le cursus de Sciences-Po et des principales écoles de commerce d’une année ou d’un semestre d’études ou de stage professionnel à l’étranger, et grâce au succès des programmes Erasmus, malheureusement insuffisants.

Mais l’ignorance du monde extérieur, de la vie internationale, y compris européenne, demeure particulièrement marquée là où elle devrait l’être le moins, dans la classe politique : focalisation de plus en plus précoce sur la sphère nationale, voire locale ; niveau d’anglais souvent symbolique; absence de la plupart des enceintes de réflexion et de débats internationaux, absentéisme chronique des députés français au Parlement européen… Je me remémore souvent avec sympathie la sortie pétillante du regretté Jean François-Poncet, sénateur du Lot-et-Garonne et l’un de nos plus brillants diplomates, en réponse à mes observations sur ce sujet :

« Un homme politique français préférera toujours aller inaugurer la moindre pissotière dans sa circonscription plutôt que se rendre à une conférence internationale, quel qu’en soit l’intérêt ! »

De fait, la « voix de la France » est bien souvent absente des grands débats de la société globalisée, ou portée par des membres de la société civile (experts, analystes) dont l’activité est par nature internationale. Autres manifestations du désintérêt des dirigeants et du cloisonnement des structures françaises à l’égard du reste du monde : le défaut de valorisation, voire la pénalisation des expériences professionnelles et universitaires étrangères dans les parcours de carrière publics (y compris dans la sphère politique, la haute administration, l’enseignement supérieur et la recherche, où ces profils sont tellement rares et nécessaires), et son corollaire, la difficulté des structures professionnelles et universitaires françaises à accueillir des experts étrangers de haut
niveau (scientifiques, chercheurs, enseignants…) dans des conditions attractives, ce à quoi les Etats-Unis excellent au contraire et qui fait leur force.

Mais le mal est plus profond : au-delà du nombrilisme et du poids de structures administratives extraordinairement rigides, au-delà de l’ISF, des 35 heures et de la surimposition des hauts revenus, c’est une parfaite désinvolture, voire un mépris affirmé qui s’affiche lorsque nos gouvernants, tout en prétendant attirer les investissements étrangers et promouvoir l’attractivité du territoire national, envoient au monde des signaux diamétralement opposés, en faisant prévaloir l’idéologie ou d’insignifiants arbitrages politiques sur la compétence et la crédibilité pour les nominations à des postes sensibles pour nos partenaires ; en imposant l’Etat et la politique dans les négociations privées ; en affichant un souverainisme économique et un protectionnisme dépourvus de la moindre subtilité, ou en tentant d’intervenir politiquement dans les affaires judiciaires d’autres Etats. Mais que vaut l’image de la France à l’étranger, voire la lisibilité et l’efficacité de l’action gouvernementale aux yeux de l’opinion, face à l’affirmation de cette vieille antienne de la culture politique révolutionnaire qu’est le primat du politique ou le simple fait du prince ?

whatswrong-with-franceEt l’Europe, objectera-t-on ? N’a-t-elle pas été inventée et construite par la France ? Rectifions : elle l’a été par quelques Français d’exception – Monnet, Schuman, Giscard, Mitterrand, Delors… – agissant de concert avec d’autres grands Européens. La France, quant à elle, s’est plutôt illustrée historiquement par son ambivalence à l’égard de la construction européenne, et par sa distance à l’égard des autres sociétés du continent, y compris l’Allemagne. (…)

 

Merci à Laurent Cohen-Tanugi, auteur de « What’s wrong with France ? » (Grasset, 2015)

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