Accueil des migrants et de la diversité, la France est-elle prête?

COMPRENDRE - A l'heure où la France doit accueillir des migrants, sa conception du multiculturalisme favorise-t-elle l'intégration? (Bonnes Feuilles - Partie 1)

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Retrouvrez chaque semaine sur GlobalizNow.com les bonnes feuilles de l’ouvrage de Sabine Choquet*. Cette semaine, la 1ère partie et la difficulté, en Europe et en France particulièrement, d’inscrire le multiculturalisme dans les moeurs.

Dans mon ouvrage « Identité nationale et multiculturalisme – Deux notions antagonistes ? »*, j’ai montré le lien étroit qui existe entre l’histoire d’un pays, sa construction nationale, ses représentations collectives et son système d’intégration. La France, le Canada et le Québec possèdent des approches différentes sur la question de l’immigration, de la diversité ou de la laïcité. Il est donc intéressant de faire un parallélisme entre ces trois contextes pour comprendre la nature de ces divergences et leur origine. Il en ressort que le multiculturalisme, qui est un terme ayant une connotation péjorative en Europe, n’a pas la même signification outre-Atlantique. L’Union européenne confrontée à une « crise des migrants » peut-elle tirer quelques leçons de la manière dont le Canada gère et accueille ses immigrants ? Difficile de transposer un mode de gestion de la diversité qui a pris ses racines dans une fédération à la fois multinationale et multiethnique, toutefois les programmes de sensibilisation contre le racisme et la discrimination pourraient s’avérer essentiels si la France veut éviter de se transformer en ce qu’elle redoute le plus : un pays divisé en communautés qui se communiquent plus entre elles.

Les sens du terme multiculturalisme

Dans son sens le plus large, le multiculturalisme est un concept descriptif désignant un fait social : celui de la coexistence d’une pluralité de cultures au sein d’un même pays. Compris de la sorte, il s’applique à toutes les sociétés qui abritent un ensemble d’hommes et de femmes provenant d’origines culturelles distinctes. C’est en ce sens que Charles Taylor l’emploie lorsqu’il constate dans son ouvrage Multiculturalisme – différence et démocratie la diversification croissante des sociétés : « Toutes les sociétés deviennent de plus en plus multiculturelles et, dans le même temps, plus perméables ».

Ce phénomène est souvent mis en relation avec l’augmentation des flux migratoires et, d’une manière générale, avec la mondialisation. Pour Amy Gutmann, ce concept sert davantage à désigner les liens se tissant entre les cultures que leur coexistence. Le terme renverrait à une situation de contact entre les cultures, et non pas au phénomène de la diversité en tant que tel qui existait à toutes les époques.

Pourtant en Europe le terme semble avoir une signification différente. C’est en tout cas ce que suggère trois déclarations de représentants politiques prononcées dans années 2010-2011 qui assimilent le multiculturalisme au communautarisme comme s’il renvoyait à une situation de cohabitation des cultures vivant à l’état séparé. La chancelière allemande a déclaré le 16 octobre 2010 que le « multikulti » par lequel nous vivons côte à côte a échoué en Allemagne. Cameron indiqua plusieurs mois après, le 5 février 2011, que par la doctrine du multiculturalisme les différentes cultures ont été encouragées à vivre séparément. Quelques jours plus tard, le 11 février, Nicolas Sarkozy affirme, en réponse à une question sur l’échec du multiculturalisme, que la France n’a pas pour projet de voir cohabiter côte à côte des communautés. Ces déclarations reposent sur un contresens, car le multiculturalisme désigne la coexistence de cultures dans un pays, quelle que soit la forme prise par cette coexistence.

La loi trace des frontières entre les communautés

Dans un second sens, le multiculturalisme désigne un courant de pensée en faveur de la reconnaissance politique de ce pluralisme culturel. Le terme prend ici un sens normatif et se réfère à un ensemble d’auteurs (notamment Charles Taylor, Will Kymlicka, Nathan Glazer, Marion Iris Young, etc.) qui réclament la prise en considération des différences culturelles dans l’espace public plutôt que leur ignorance. L’argument qui sous-tend ce besoin de reconnaissance publique est exprimé sous la forme d’un impératif éthique par Charles Taylor : l’absence de reconnaissance de ce qui constitue la particularité d’un individu peut constituer « une forme d’oppression ». Le modèle de l’assimilation culturelle est ainsi rejeté au profit d’un processus d’intégration plus respectueux des différences culturelles. Ce courant de pensée insiste sur l’idée que l’espace public et ses lois ne sont jamais neutres puisqu’ils reflètent les préoccupations de la culture majoritaire. L’application de certaines lois n’aurait donc pas le même impact selon qu’elles s’appliquent à un membre de la majorité ou à d’une minorité.

La mise en pratique uniforme de règles se révélerait discriminatoire et impliquerait dans certains cas la mise en place d’accommodements pour compenser l’inégalité induite par l’application de règles uniformes. Par exemple, l’interdiction d’un couvre-chef dans la gendarmerie pourrait être discriminatoire pour les minorités dont les croyances impliquent le port d’un turban sur la tête comme les sikhs et l’équité implique donc de revoir le principe afin qu’il ne s’applique pas de manière plus contraignante à un membre d’une minorité qu’à un membre de la majorité culturelle.

L’inscrire dans la Constitution comme au Canada?

Enfin dans un troisième sens le multiculturalisme désigne les mesures politiques concrètes mises en place en place dans quelques pays, tels que l’Australie ou le Canada, pour reconnaître et prendre en compte la diversité culturelle de la population. Il s’agit dans ce cas d’un mode de gestion politique de la diversité culturelle présente sur le territoire. Sous l’impulsion de Pierre Elliott Trudeau, premier ministre, le Canada a constitutionnalisé ce choix politique en 1982 à l’article 27 de la Charte canadienne des droits et libertés. Son contenu sera précisé en 1988 dans la Loi sur le multiculturalisme canadien qui dispose : « La politique du gouvernement fédéral en matière de multiculturalisme consiste […] à reconnaître le fait que le multiculturalisme est une caractéristique fondamentale de l’identité et du patrimoine canadiens et constitue une ressource inestimable pour l’avenir du pays ». Cette législation fait du multiculturalisme l’un des piliers de l’identité nationale canadienne. L’un des objectifs visés par Pierre Elliott Trudeau en mettant en place cette politique dans les années 1971 est bien de renforcer l’unité canadienne (Discours de Pierre Elliott Trudeau du 8 octobre 1971). Cela lui permettait à l’époque de renoncer à reconnaître le Canada comme un pays biculturel et bilingue et d’accéder aux revendications nationalistes du Québec.

La politique du multiculturalisme répond en ce sens à une stratégie politique visant à contourner les recommandations de la commission Laurendeau qui revendiquait à l’époque que le Canada reconnaisse l’existence de l’égalité de deux peuples fondateurs, francophones et anglophones au Canada. Trudeau ne retiendra de ses recommandations que celles concernant l’apport des autres groupes ethniques à la construction du Canada. Le Canada sera désormais reconnu comme un pays multiculturel s’étendant d’un océan à l’autre.

Il faut remarquer que les programmes et politiques mis en œuvre dans le cadre du multiculturalisme ont considérablement évolué depuis 1971, passant de mesures visant la préservation des cultures immigrantes à une politique favorisant le partage de valeurs communes et le développement d’une identité canadienne. Le multiculturalisme consiste aujourd’hui principalement en des programmes visant à lutter contre le racisme et la discrimination et à sensibiliser la population à la diversité des formes culturelles et religieuses.

Ces définitions mettent en évidence la différence d’interprétation du multiculturalisme en Europe et au Canada. Alors qu’au Canada le terme renvoie d’abord à une politique de reconnaissance de la diversité dans l’espace public et sa valorisation, en Europe il désigne le fait de la coexistence culturelle, mais possède une connotation péjorative en raison de l’imaginaire qui lui est associé. La cohabitation des cultures inquiète et fait craindre qu’elle ne dérive vers du communautarisme.

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*(Classiques Garnier, 2015)

L'ACTU

Vendredi 2 octobre au petit matin, la Mairie de Paris est venue évacuer le campement de la Porte de Saint-Ouen. Une cinquantaine de migrants syriens vivaient dans des tentes en bordure du périphérique parisien depuis plusieurs mois. Ils vont être mis à l'abris. (France 24.com)

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