Comment la France et le Canada «intègrent» les étrangers

COMPRENDRE - Comment le Canada construit-il sa société mutliculturelle? Avec quels outils? 2e extrait du livre de Sabine Choquet, alors que la France accueille de nouveaux migrants.

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Retrouvez chaque semaine sur GlobalizNow.com les bonnes feuilles de «Identité nationale et multiculturalisme», de Sabine Choquet. 2e volet.

(lire la partie 1)

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Pourquoi avoir choisi de comparer le Québec, la France et le Canada?

Cette recherche se présente sous la forme d’un parallélisme entre le Québec, la France et le Canada, et non pas d’une étude comparée. La nuance est importante, car la comparaison aurait impliqué la définition d’un terrain commun et de critères à partir desquels les contextes seraient mis en relation, ce qui n’est pas ici le cas. La juxtaposition des contextes présentant différentes formes de gestion de la diversité montre le lien inextricable qu’ils entretiennent avec l’histoire de la construction identitaire du pays. Le refus d’une théorie générale prenant une forme normative sur la question controversée de la gestion de la diversité culturelle impliquait de ne pas porter un regard surplombant sur ces différents systèmes politiques.

La prise en considération de l’histoire, de la politique et de la culture dans lesquels ont émergé les concepts d’« identité » et de « multiculturalisme » met en évidence les réalités divergentes auxquelles ils renvoient. Le choix méthodologique en faveur du parallélisme s’inscrit également dans une perspective critique à l’égard de certaines productions contemporaines de philosophie politique qui privilégient l’argumentation partisane au détriment d’une analyse de fond des contextes dans lesquels ont été forgées ces représentations.

Walzer dans son ouvrage On toleration montrait que la tolérance peut prendre différentes formes politiques. Il existe en effet différentes manières d’assurer la coexistence pacifique de groupes humains aux cultures et aux religions différentes dans un pays et il semble difficile d’affirmer que l’une de ces formes a une pertinence universelle. Il est donc difficile de classer les formations politiques sur une échelle hiérarchique unique « comme s’il était possible d’attribuer à chaque une note de moralité ». Je montre dans cet ouvrage que les politiques menées à l’égard de l’immigration sont difficilement dissociables de l’histoire de ce pays et des mythes fondateurs sur lesquels s’est construite l’identité nationale. Est-ce à dire qu’il faut tout accepter et que rien ne peut être changé dans un régime politique pour faire en sorte qu’il puisse être plus ouvert à la diversité ? Bien sûr que non. Tout en respectant la spécificité d’un pays, il peut être pertinent d’évaluer les effets pervers de certaines de ses politiques sur la discrimination et de pointer les contradictions entre les principes politiques prônés par celui-ci et la réalité de leur application. Toutefois cette critique ne peut s’opérer que de l’intérieur et non pas en tentant de transposer un régime politique qui a fonctionné dans un pays à un autre.

Le cas du Canada

Le Canada est une société multiculturelle à double titre. D’un point de vue ethnologique tout d’abord, elle est composée de trois nations : les nations francophone, anglophone et autochtone, auxquelles s’adjoignent les personnes issues de l’immigration. Le nombre d’immigrants n’a cessé d’augmenter ces dernières années afin de combler une croissance démographique en berne. Les projections démographiques de Statistique Canada montrent que l’accroissement démographique naturel risque de continuer à baisser jusqu’en 2031, impliquant un niveau d’immigration soutenu. La conséquence de cette immigration est une diversification de la population qui compte en 2011 plus de 200 origines ethniques. La même année, le Canada dénombre 6 775 800 citoyens nés à l’étranger, ce qui signifie que 20,6% de sa population est né à l’étranger. Cette proportion est la plus importante de tous les pays du G8.

D’autre part, le Canada est une société multiculturelle en raison de ses orientations politiques puisqu’il s’est engagé officiellement dans la voie de la reconnaissance de cette diversité. Fier de cette politique qu’il affiche comme un symbole de son ouverture à la diversité, le Canada revendique son leadership sur les questions de coexistence pacifique des minorités et clame le succès de sa politique :

En 1971, le Canada a été le premier pays au monde à adopter une politique officielle du multiculturalisme […] L’expérience canadienne a prouvé que le multiculturalisme encourage l’harmonie raciale et ethnique ainsi que la compréhension interculturelle […] Grâce au multiculturalisme, le taux de naturalisation n’a jamais été aussi élevé » (Site du Ministère de la Citoyenneté et Immigration Canada, CIC).

Selon le Premier ministre Jean Chrétien en 1999, le mode de gestion de la diversité proposé par le Canada a fait de lui un pays « réputé pour son sens de la justice et de l’équité » et le modèle qu’il propose lui a permis de devenir « un exemple pour le monde entier »

En quoi consiste la politique du multiculturalisme ? Difficile de le dire, car la politique du multiculturalisme a considérablement évolué depuis sa mise en place dans les années 70, mais le texte de la Loi sur le multiculturalisme aujourd’hui toujours en vigueur énonce :

La politique du gouvernement fédéral en matière de multiculturalisme consiste :

a) à reconnaître le fait que le multiculturalisme reflète la diversité culturelle et raciale de la société canadienne et se traduit par la liberté, pour tous ses membres, de maintenir, de valoriser et de partager leur patrimoine culturel, ainsi qu’à sensibiliser la population à ce fait ;

b) à reconnaître le fait que le multiculturalisme est une caractéristique fondamentale de l’identité et du patrimoine canadiens et constitue une ressource inestimable pour l’avenir du pays, ainsi qu’à sensibiliser la population à ce fait ;

c) à promouvoir la participation entière et équitable des individus et des collectivités de toutes origines à l’évolution de la nation et au façonnement de tous les secteurs de la société, et à les aider à éliminer tout obstacle à une telle participation ;

Dépasser un dualisme gênant

Initialement cette politique a été mise en place par Pierre Elliott Trudeau à des fins stratégiques pour dépasser le dualisme entre francophones et anglophones. À l’époque il enterre l’idée de reconnaître officiellement deux cultures fondatrices au Canada, la culture francophone et anglophone, au profit du multiculturalisme, car, selon les termes de Trudeau, « dire que nous avons deux langues officielles ne veut pas dire que nous avons deux cultures officielles ». Soucieux d’instaurer une politique commune à l’ensemble des Canadiens qui soit à même de rassembler les Canadiens au sein d’une même identité, Trudeau fait de ce qui devait séparer les Canadiens, leur diversité, le lien qui les unit. Désormais, l’identité canadienne est multiculturelle et bilingue d’un bout à l’autre de l’Atlantique.

Toutefois au fur et à mesure du temps, le multiculturalisme qui était initialement comme nous venons de le voir une stratégie pour dépasser un dualisme devenu gênant, s’est imposé comme l’un des symboles de l’identité canadienne. Initialement il devait permettre aux minorités issues de l’immigration de préserver leurs cultures, mais aujourd’hui il est davantage devenu un symbole de l’ouverture du Canada à la diversité culturelle. L’évolution de ce programme depuis les années 70 témoigne d’une prise de conscience graduelle du gouvernement fédéral de l’importance de favoriser une cohésion à l’échelle du territoire canadien. Il persiste toutefois à se fonder sur l’idée qu’une reconnaissance de la diversité culturelle et religieuse du Canada peut favoriser l’intégration de tous à l’identité canadienne. Contrairement à la République française, le Canada n’adopte pas une attitude de neutralité ou d’aveuglement à l’égard des ancrages culturels ou religieux de ses citoyens, mais il les prend au contraire en considération afin de faciliter leur intégration au sein de la société canadienne.

Pas d’assimilation comme en France

La conception de l’intégration que le Canada défend est en ce sens bien différente de celle de la France. Comme l’énonçait la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1970, l’intégration au Canada n’est pas synonyme d’assimilation culturelle :

L’intégration, au sens large du terme, n’implique pas, pour l’individu, la perte de son identité, de ses caractéristiques premières, de sa langue et de sa culture d’origine. Couper de ses racines l’homme, être pensant et sensible, risquerait tout simplement d’appauvrir sa personnalité et de priver la société d’une partie des valeurs qu’il lui apporte. L’intégration dont nous parlons n’est pas synonyme d’assimilation.

En France, bien que le terme d’assimilation ait été officiellement abandonné, c’est bien d’intégration culturelle dont il est question lorsque l’on parle de l’importance pour les immigrants de s’intégrer. Afin de permettre à chacun de préserver ses particularités culturelles ou religieuses, la loi canadienne prévoit que des accommodements raisonnables puissent être mis en place.

Et il a même pu parfois renoncer à l’application de certaines lois jugées discriminatoires pour les minorités. À titre d’exemple, dans la Charte canadienne des Droits et libertés, les premières libertés fondamentales protégées constitutionnellement sont la liberté de conscience et de religion (2a.) et la liberté de croyance (2b.), qui sont reconnues à tous, quelle que soit la religion (art. 15). Ces libertés sont premières sur la volonté de constituer un espace public commun transcendant les différences religieuses. Ex : En 1985 par l’arrêt R. c. Big M Drug Mart Ltd rendu par la Cour suprême du Canada. Big M Drug Mart Ltd était accusé d’avoir vendu des marchandises le dimanche, enfreignant la Loi sur le dimanche. La Cour déclara que l’accusé avait le droit de contester la validité de cette loi « pour le motif qu’elle porte atteinte à la liberté de conscience et de religion garantie par la Charte ». La loi interdisant le travail le dimanche a ainsi été déclarée inconstitutionnelle, consacrant l’inviolabilité de la liberté religieuse et l’égalité des cultes.

La Cour établit un lien entre le refus de l’imposition d’un jour de repos privilégié par une religion et l’article 27 de la Charte dont l’objectif est : « de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens ». Le lien que nous avions antérieurement souligné à propos de la France entre le mode de gestion de la diversité culturelle et la forme prise par la laïcité est ici clairement revendiqué.

Valoriser la diversité implique la reconnaissance de l’égalité des croyances, leur tolérance et leur prise en compte dans la sphère publique, d’où la pratique des accommodements raisonnables.

Dans la perspective de cette politique et conformément à la Charte des droits et libertés, les policiers de la Gendarmerie Royale du Canada ont aussi été autorisés à porter leur turban dans le cadre de leur fonction en 1990. De nombreux autres accommodements raisonnables ont été octroyés aux minorités afin qu’elles puissent pratiquer leurs religions et vivre conformément à leurs cultures. Bien entendu ces pratiques sont encadrées juridiquement et ne doivent pas constituer une contrainte excessive à la société. Je vous renvoie sur ce point à mon ouvrage qui revient sur les conditions de ces accommodements.

L'ACTU

Sur la chaîne française LCI, l'adjoint PCF à la mairie de Paris Ian Brossat a estimé que l'intégration des migrants ne s'effectue pas seulement par l'hébergement des familles mais surtout par "la scolarisation" des enfants. (LCI.TF1.fr)

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2 commentaires

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