«Emmanuel Macron confond l’adjectif multiculturel et le multiculturalisme»

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Sabine Choquet est philosophe et anthropologue. Elle est détentrice d’un doctorat de philosophie et d’une Habilitation en anthropologie sociale. Enseignante à l’ENS-Lyon et chercheuse au Centre de recherche sur l’immigration, l’ethnicité et la citoyenneté (CRIEC), elle réagit à l’interview d’Emmanuel Macron donnée à Causeur sur le multiculturalisme à huit jours du scrutin. Elle a publié en octobre sur Globaliz les bonnes feuilles de son ouvrage «Identité nationale et multiculturalisme»

 

Globaliz: Comment caractériseriez-vous la pensée et l’approche d’Emmanuel Macron concernant le multiculturalisme qu’il explique dans Causeur? Est-elle foncièrement différente?

Capture d’écran 2017-04-20 à 20.33.16Sabine Choquet, chercheuse et docteur: Dans Causeur, Emmanuel Macron commet deux erreurs majeures qui résultent d’une confusion terminologique. Premièrement, il confond l’adjectif « multiculturel » et le « multiculturalisme », ce qui le conduit à affirmer : « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle ». En réalité, de fait, presque toutes les sociétés sont aujourd’hui multiculturelles au sens où les citoyens proviennent d’horizons culturels différents.

Reconnaître le caractère multiculturelle de la France n’est rien de plus qu’un constat de fait et signifie la même chose que d’affirmer qu’elle est diverse ou plurielle, ce qu’il avait par ailleurs déjà admis. Et il ajoute: « s’il y a un risque que la France devienne multiculturelle, je le combattrai », ce qui ne peut que faire sourire lorsque l’on connaît la définition de ce terme. Il faut ici supposer que Macron veut dire par là qu’il est contre le « multiculturalisme », qui désigne à la fois un courant de pensée en faveur d’une intégration plus hospitalière aux différences, et une politique en vigueur au Canada.

A ce sujet Emmanuel Macron va commettre une seconde erreur. Il définit le multiculturalisme comme « la superposition de communautés hermétiques » et il l’oppose à l’intégration. Mais de quoi parle-t-il en fait? Si c’est de la politique du multiculturalisme, il faut se tourner vers le Canada pour comprendre en quoi elle consiste car il est le seul pays, avec l’Australie, à avoir mis en place dans les années 70 ce type de programme. Dans la Loi sur le multiculturalisme canadien, il est indiqué que cette politique consiste à reconnaître « la diversité culturelle et raciale de la société canadienne » et qu’elle se traduit « par la liberté, pour tous ses membres, de maintenir, de valoriser et de partager leur patrimoine culturel, ainsi qu’à sensibiliser la population à ce fait » (art. 3, a). Depuis sa mise en oeuvre et l’adoption de cette loi, la politique du multiculturalisme a considérablement évolué pour devenir une politique d’intégration dont l’objectif est de faciliter la participation des citoyens issus de l’immigration à la société et de leur offrir des chances égales de réussite. Les actions mises en oeuvre dans le cadre du multiculturalisme visent à lutter contre le racisme, faire progresser la justice sociale et favoriser le développement d’un sentiment d’appartenance à la société canadienne. Ce dernier objectif est même devenu prioritaire comme en témoigne toutes les références à l’identité canadienne et aux valeurs communes dans les derniers textes. Rien donc qui ne ressemble à une politique favorisant la formation de communautés hermétiques, bien au contraire. L’objectif affiché du multiculturalisme est d’éviter la marginalisation des communautés et de favoriser la cohésion sociale et le développement d’une identité partagée. Il en va de même d’ailleurs pour les auteurs fondateurs du multiculturalisme, tels que Charles Taylor ou Will Kymlicka, qui reconnaissent l’importance d’une identité commune partagée.

 

N’est-ce pas étonnant une telle confusion, si celle-là est involontaire, pour quelqu’un qui a été formé à l’ENA et surtout un temps par le philosophe Paul Ricoeur qui s’est attaché à montrer le multiculturalisme comme « une forme de lutte pour la reconnaissance »… Pourquoi cet amalgame est-il aussi si courant chez les politiques français ?

S.C: Le sens du multiculturalisme ne s’apprend pas à l’ENA. La plupart des Français, journalistes et représentants politiques ignorent en France ce qu’est le multiculturalisme. Les philosophes spécialistes du sujet sont peu nombreux et pointent les contre-sens sur ce terme. Quant aux Canadiens ils ne comprennent tout simplement pas de quoi nous parlons et considèrent que les Français sont ignorants sur la question du multiculturalisme. Au moment où Nicolas Sarkozy et Merkel évoquaient l’échec du multiculturalisme, de l’autre côté de l’Atlantique on ironisait en indiquant qu’il était assez drôle que les dirigeants des États nations européens qui n’ont jamais mis en place de politique du multiculturalisme s’expriment sur son prétendu échec.

Je pense tout simplement que ce mot ne se réfère pas à la même chose dans les deux pays et en France on oppose le modèle républicain intégrationniste au modèle multiculturaliste en le diabolisant, mais sans trop savoir de quoi il est question. En Europe, on l’utilise pour désigner les modèles d’intégration mis en place en l’Angleterre ou aux Pays Bas et on l’identifie à un modèle de cohabitation de communautés vivant les unes à côtés des autres. Mais ce modèle est en grande partie fantasmé car ces pays n’ont jamais mis en place officiellement de politique de ce type et leur système de gestion de la diversité est bien distinct de celui en œuvre au Canada. D’autre part, ils se sont réorientés vers une politique d’intégration culturelle ces dernières années en prônant l’apprentissage d’une langue commune, le partage de valeurs et d’une identité partagée, à l’instar du Canada.

On pourrait donc dire que la frontière entre ces deux modèles théoriques rend à s’effacer car le multiculturalisme tel qu’il est définit en France n’existe pas dans ces pays qui favorisent eux aussi l’intégration linguistique et culturelle et ne sont pas favorables à une cohabitation des communautés à l’état séparé. Il faut d’ailleurs noter à ce propos qu’il y a autant de phénomènes communautaires en France que dans ces pays.

Ce n’est pas parce que la France nie l’existence des minorités et des communautés qu’elles n’existent pas. La méfiance qu’elle exprime à l’égard des communautés découle de son histoire et de la façon dont s’est forgé l’Etat-nation depuis la révolution. La quête d’égalité a été de pair avec l’homogénéisation des citoyens, mais il est important de rappeler que l’égalité n’implique pas l’abolition des différences.

 

Ses détracteurs la trouve indécise, floue, dans l’entre-deux. Ne peut-on voir un courant clair ou nouveau se dégager ?

S.C: Sur cette question, il faut bien reconnaître que la position de Macron n’est pas claire et il semble vouloir concilier deux positions incompatibles. L’on ne peut pas à la fois vanter l’uniformisation culturelle et l’élimination des parlers régionaux, et reconnaître la richesse d’une France plurielle et métisse. Je pense que le devoir d’un homme politique est de savoir trancher et d’expliquer aux Français que leurs craintes ne sont pas toujours fondées.
Il aurait été beaucoup plus judicieux d’expliquer que ce n’est pas parce que l’on veut donner à tous les français des chances égales de réussite, quelles que soient leurs origines, leur couleur de peau, ou leur religion, que l’on remet en cause l’unité de la nation et l’identité française, bien au contraire. C’est en luttant contre la discrimination et l’ethnicisation des représentations de l’identité française que l’on pourra parvenir à lutter contre le communautarisme.

Le réflexe communautaire, s’il existe, doit se comprendre en relation avec un contexte social déterminé. La bonne question à se poser est: comment expliquer que certaines personnes nées en France ne parviennent pas à se sentir Français et se détournent vers une identité communautaire? Si la société leur offrait des chances égales de réussite et qu’ils se sentaient reconnus comme membres à part entière, sans être stigmatisé en raison de leurs différences, auraient-ils véritablement le désir de s’identifier exclusivement à leur communauté ? Rien n’est moins sûr… Une identité ne devient prédominante et exclusive comme le disait Amin Maalouf, que dans la mesure où elle est attaquée et que l’individu se sent contraint de la défendre.

La véritable nouveauté serait de montrer que le modèle républicain et la laïcité sont compatibles avec la reconnaissance d’un droit à la différence dans l’espace public et que c’est en acceptant la multiplicité des manières d’être Français que l’identité nationale française cessera d’être boudée et pourra être fièrement proclamée par tous les F rançais, quelles que soient leurs origines.

 

Il ne disait pourtant pas le contraire dans son discours à Marseille « Vous Comoriens, Vous Italiens… » Lui, comme d’autres candidats d’autres parties prônent cet idéal républicain et ce droit à la différence du point de vue des origines. En théorie du moins, en pratique, pourquoi l’échec est-il au bout du processus français?

S.C: Oui comme je l’ai mentionné, il se contredit sur ces questions. Je pense que cela tient à sa mécompréhension du sens des termes « multiculturalisme » et « multiculturel ».

 

 

Trouve-t-on une approche similaire à celle d’Emmanuel Macron à l’étranger?

S.C: Honnêtement il y a une certaine spécificité du débat français sur ces questions. Il faut savoir déjà que le « communautarisme » dont il est sans arrêt question dans le débat politique et médiatique français, n’est pas au centre du débat public dans d’autres pays. Tout d’abord le terme de « communauté » n’a pas une connotation négative dans les autres pays. Une communauté désigne un groupes de personnes ayant en partage un patrimoine commun. En soi, il n’y a rien de péjoratif dans ce terme et rien de dangereux à se sentir appartenir à une communauté. En Suisse par exemple, la Constitution reconnaît et protège les communautés linguistiques autochtones constitutives de la Suisse. En France, la majorité culturelle forme également une communauté, mais qui refuse de se concevoir comme telle et se conçoit comme la « totalité ». C’est évidemment une fiction. Ainsi que le mentionne Benedict Anderson, la nation est une communauté imaginée. Ce qui distingue un Etat-nation comme la France d’une fédération multinationale ou d’une consociation, c’est le fait que la majorité impose sa langue et sa culture à l’ensemble de la population présente sur le territoire. Ainsi, elle considère que toute personne qui manifeste une différence par rapport à cette majorité est une communauté, mais à l’inverse on ne questionne jamais le communautarisme de Marine Le Pen et de certains Français qui ne côtoient que des personnes d’horizon culturel et religieux similaires. Si il y a un communautarisme à dénoncer en France, selon moi c’est celui de cette majorité intolérante qui refuse qu’il existe d’autres manières d’être et de se sentir Français.

 

Sa vision de la cohabitation entre les cultures semble reposer en grande partie sur le partage de la langue française. La langue comme un dénominateur commun, qui viendrait apporter un ciment, et peut-être la paix sociale…Est-ce une approche moderne?

Dans la plupart des pays, la langue apparaît comme un dénominateur commun. Mais cela est également vrai dans le cas des pays bilingues comme le Canada qui insistent sur l’importance pour les immigrants de s’intégrer à l’un des deux groupes linguistiques principaux, anglophones et francophones. C’est aussi le cas en Suisse où le plurilinguisme est considéré comme un pilier de l’identité helvétique. Dans ces pays, c’est le respect de la diversité qui devient le ciment de l’unité, mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de dénominateur commun. L’approche de Macron n’est pas moderne sur ce point. L’importance d’une langue comme ciment national se retrouve dans les textes de Fichte et de Herder qui défendaient une vision de la nation ethnique, par opposition à la nation civique théorisée par Ernest Renan, même si l’opposition de ces deux modèles est aujourd’hui en partie dépassée.

 

Dépassée et pourtant encore si présente en France particulièrement. N’est-ce pas le débat sur le multiculturalisme qui l’est dans un pays occidental, à l’heure de la mondialisation et d’une culture 3.0 au-delà des nations ?

La frontière entre nation ethnique et civique tend à s’effacer au sens où l’Allemagne incarnait le modèle de la nation ethnique fondée sur le droit du sang et la France celle de la nation civique fondée sur le droit du sol, mais l’évolution réciproque de ces deux pays et l’importance accordée aujourd’hui par la France à l’intégration culturelle des immigrants tend à remettre en cause cette frontière. De son côté l’Allemagne a aussi modifié ses lois pour permettre aux étrangers d’acquérir la nationalité après plusieurs années de résidence.

 

De par vos connaissances des modèles étrangers en matière d’intégration, que manque-t-il en France pour ne plus laisser aucun individu hors de l’identité française ?

S.C: Ainsi que que je l’ai mentionné précédemment, la France doit mettre en place une politique plus efficace de lutte contre le racisme et la discrimination et oeuvrer en faveur d’une plus grande égalité des chances dans l’accès à l’éducation, à l’emploi ou au logement. Les dernières études montrent que l’école française est devenue la plus inégalitaire des pays de l’OCDE. En juillet 2016 un rapport sur les discriminations dans l’accès à l’emploi public montrait que l’Etat et les administrations ne sont pas meilleurs élèves que le privé: les porteurs de noms à consonance maghrébine sont fortement discriminés, tout comme les personnes habitant un quartier défavorisé. Ces inégalités sont intolérables et favorisent le sentiment d’exclusion et d’injustice de ces personnes qui se sentent à juste titre flouées par le discours égalitariste français.

 

Crédit: World Economic Forum, 2016

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