A Barcelone, le rejet du pouvoir central sous toutes ses formes

COMPRENDRE - En Catalogne, le mouvement indépendantiste dépasse le clivage droite-gauche <> Quels enseignements en tirer pour la démocratie en France ?

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« Les Catalans pensent qu’ils sont les plus forts d’Espagne et sans doute même… du monde entier », déplore Ana, Catalane de naissance et qui en cinquante ans ne s’est jamais sentie autant étouffée par la vague créée par les indépendantistes. «Hold-up, prise d’otages, dictature du président Puigdemont (aujourd’hui destitué)…», les mots des pro-Union ne sont jamais assez forts pour décrire leur exaspération sur une crise politique qui coupe en deux depuis un mois les 7,5 millions de Catalans, des couples, familles et amis. Dans une société aussi protéiforme que les mosaïques multi-couleurs de l’architecte et fierté locale Gaudi, nul ne peut aujourd’hui tracer les lignes de force. Le soutien à Madrid ne serait aujourd’hui porté que par une courte majorité, avec 43,4% des voix contre 42,5% aux indépendantistes, d’après un sondage du quotidien El Mundo (pro Espagne, du 29 octobre).

Jusqu’ici, dans leurs appartements bordant les grandes avenues de Barcelone, les pro-Espagne avaient pour habitude d’attendre sagement le retour au calme. A chaque décennie sa révolte contre le pouvoir central qui cède plus ou moins du terrain, « en fonction de ses propres intérêts et des partis ou alliances politiques à Madrid », dit-on aussi. Mais plus de dix ans après la dernière loi sur l’autonomie de 2006, le mouvement indépendantiste mute. Dans une Europe où les démocraties sont en panne, le “Senyera” (le drapeau à quatre bandes) qui orne les balcons catalans, est devenu l’emblème d’un renouveau et d’un espoir qui dépasse les frontières.

« Tout ceci est plutôt risible quand on sait qu’une bonne partie des indépendantistes sont en réalité des Espagnols du Sud qui ont émigré dans les années 60/70 pour fuir la misère », ironise Alejandro, un entrepreneur dans le digital et Catalan de naissance qui se dit proche des idées du parti Ciudadanos (le parti des citoyens opposé à l’indépendance, tout comme le Podemos espagnol). Et ajoute:

« Pour le gouvernement catalan, c’est une façon habile d’éviter de s’occuper des vrais problèmes de la Catalogne ».

Le parti de Carles Puigdemont a en effet été confronté à des affaires de corruption. Et si la Catalogne pèse aujourd’hui 19% du PIB espagnol, elle n’a pas remporté l’adhésion de tous. «J’ai été éduqué dans le patriotisme et le rejet de l’Espagne. Madrid n’aurait jamais dû confier l’Éducation et les programmes scolaires à la Catalogne en 1979 (date à laquelle la région obtint le plus important niveau d’autonomie dans le monde ndlr)», se souvient Alejandro.

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Le pouvoir aux entreprises

Mais tandis qu’en France les cortèges de manifestations sont souvent unicolores, là-bas, on s’étonne de voir côté indépendantiste se mélanger les familles bourgeoises avec des poussettes, les gays, les retraités, les fonctionnaires et salariés du privé, les handicapés… entonnant tous l’hymne catalan. Plus de quatre vingts ans après la guerre civile, les rapports de force ne se jouent plus uniquement entre Républicains et Nationalistes. Au rythme de la mondialisation et des nouveaux échanges, ils se jouent au niveau des individus qui cherchent à reprendre un pouvoir de décision.

L’homme des campagnes rejoint ainsi le manifestant des villes. «Nous seront maîtres de nos ressources, de nos investissements, de nos impôts… », espère Llorenç, un agriculteur de la région de Barcelone. «Nous n’aurons plus à subir les arrangements des patrons espagnols avec le gouvernement pour surtaxer l’énergie solaire par exemple. Nous aurons nos patrons catalans». Et de conclure :

« Ca sera moins de politique dans notre quotidien. On en a assez des surcouches d’élus. Nous n’aurons plus qu’un échelon: la Catalogne ».

A ses côtés, Hendrick, un cadre supérieur, venu avec femme et enfants. «Depuis 40 ans la décentralisation est un échec. Cela nous prendra du temps avant de retrouver un niveau économique mais les Catalans travaillent dur. Et nous baisserons encore nos taxes», confie ce salarié d’une multinationale allemande spécialisé dans la business intelligence. Pour ce «centriste» qui ne craint pas le départ déjà annoncé des 1 200 sièges sociaux vers les villes d’Espagne, la Catalogne vit une forme de Brexit.

Si les Catalans ont une telle confiance en leur attractivité, c’est parce qu’en plus des plages de la Costa Brava, la capitale attire largement les grands groupes grâce à son faible coût du travail. Vente-Privee, Pierre & Vacances, LaFourchette… tous ces groupes français y opèrent des centres d’appel avec des centaines de salariés pour des rémunérations bien moins élevées qu’en France (moins d’un SMIC par mois pour la plupart). Autre pouvoir économique, celui des GAFA, à l’image d’Amazon qui a ouvert cette année un nouveau centre logistique dans la région – il en possède déjà deux- et un centre de R&D sur le machine learning à Barcelone.

Une gouvernance d’avant-garde ?

Mais rien ne prédit encore un destin indépendant ou libéral à la Catalogne. D’autant que l’égalitariste français Etienne Cabet, qui possède à Barcelone son «avenue d’Icarie» en hommage à son oeuvre*, veille toujours. «On attend de pouvoir construire une République socialiste, sociale, sans les mesures d’austérité de Madrid», espère Viktor, un manifestant d’extrême gauche. Lui croit moins en la décentralisation qu’en la nécessité de se séparer d’un Etat espagnol qui est resté dans les pas du dictateur Franco, selon lui, totalitaire. Un argument qui se diffuse facilement quand, au même moment, les hélicoptères de la police espagnole augmentent bruyamment la surveillance et récoltent les huées des manifestants sur le Passeig de Gràcia, l’avenue des Champs-Elysées locale.

Progressistes, communistes, Catalans d’adoption ou descendants de familles paysannes des Pyrénées… ils se sont ainsi trouvés une fierté commune; celle de résister aux invasions des Arabes au VIIIe siècle, du Royaume de Castille, de Napoléon avec son projet fédéral, de Franco et aujourd’hui de l’Espagne, l’alliée du grand pouvoir central venu de Bruxelles.catala

La Catalogne, terre d’accueil du courant des modernistes, des Dali, Joàn Miro, Picasso et Gaudi ira-t-elle jusqu’à créer une nouvelle gouvernance d’avant-garde ? Déjà, pour couper le lien avec Madrid et grâce aux nouvelles technologies, elle chercherait à s’inspirer de l’Estonie et de sa citoyenneté virtuelle avec sa e-residency, d’après des sites spécialisés. Une «blockchain nationale» opérant une crypto-monnaie locale et sécurisée pourrait même servir aux échanges, en dehors de toute législation centrale.

Car c’est bien une représentativité malade et une perte de contrôle au quotidien qui font souffrir de part et d’autre, que l’on soit contre Madrid ou anti-gouvernement catalan. Un autre auteur français résumait déjà en 1943 ce mal, dans « Le Pouvoir » : «La démocratie, telle que nous l’avons pratiquée, centralisatrice, réglementeuse et absolutiste, apparaît donc comme la période d’incubation de la tyrannie», écrit Bertrand de Jouvenel.

«On manque de démocratie. C’est une occasion unique de créer quelque chose de différent de l’ordre ancien», confirme Aleix, un étudiant en sciences-politiques de 23 ans, toujours posté devant la place de la Généralité de Catalogne.

« On a bien tenté le jacobinisme à la française avec José Maria Aznar (ancien président du gouvernement espagnol issu du Parti populaire ndlr). Mais pendant longtemps nous avons demandé plus. Il est temps d’essayer quelque chose de complètement nouveau », conclut-il déterminé.

En somme, une région toute entière prête à servir de laboratoire des nouveaux pouvoirs et à inspirer les démocraties du monde.

 

* Voyage en Icarie, Etienne Cabet.

Globaliz France, à Barcelone.

 

Photo: Parc Guëll, Gaudi

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