Ce qu’il faut retenir de la relation entre Donald Trump et l’Asie

COMPRENDRE - L’Amérique de Trump est sur le point de perdre le leadership en Asie au profit de la Chine <> Avec quelle place à prendre pour la France?

Donald_Trump_Gage Skidmore

Les Européens ont pu apprécier le tempérament impulsif, erratique, émotionnel et imprévisible de Donald Trump lors de ses déplacements au Vieux Continent. Avec le nouveau président américain, tant de choses qu’on croyait acquises ont été remises en question : la solidarité de l’Alliance nord-Atlantique face à la Russie, l’effort international de lutte contre les changements climatiques, la lutte contre le terrorisme, la crise des réfugiés, etc.

Alors que la plupart des Européens sont écœurés et indignés par l’actuel locataire de la Maison Blanche, la France d’Emmanuel Macron, grâce à l’accueil pompeux qui lui a été accordé au 14 juillet dernier, s’est distinguée par avoir su caresser la bête dans le sens du poil, ayant joué habilement avec la vanité caractéristique du président américain pour s’imposer comme une des voix de sagesse européennes que « le Donald » écoute.

Parmi les leçons que l’Europe a tiré de Donald Trump, il y a d’abord le penchant de l’actuel président américain à succomber facilement à la flatterie ainsi que l’adoration particulière qu’il tend à tenir pour les dictateurs et autocrates tels que Vladimir Poutine de la Russie, Xi Jinping de la Chine, Rodrigue Duterte des Philippines, etc.

Début novembre, ce fut au tour de l’Asie de découvrir Donald Trump. Et c’est la Chine de Xi Jinping, le plus grand des autocrates asiatiques, qui est sortie championne dans l’art de mener à la baguette l’homme le plus puissant du monde au point de le conduire à faire des concessions normalement inimaginables pour un président américain en visite en Chine.

Tout comme l’Europe vit sous la crainte d’une Russie expansionniste, l’Asie vit quant à elle sous la menace constante que représente une Chine nouvellement riche et puissante qui ne cache pas ses ambitions hégémoniques, notamment en Mer de Chine méridionale.

A des degrés différents certes, les deux continents ont en commun leur dépendance sécuritaire sur les Etats-Unis. Depuis l’arrivée de M. Trump à la Maison Blanche, les alliés des USA partagent également une angoisse grandissante quant à la fiabilité de l’engagement américain de les protéger contre la Russie en Europe et contre la Chine et la Corée du Nord en Asie.

Le premier échec de Trump en Asie

Donald Trump a effectué une tournée de douze jours en Asie en novembre. Un voyage exceptionnel pour sa durée mais aussi pour l’enjeu géopolitique régional dans un contexte d’influence croissante de la Chine communiste et de la menace d’une Corée du Nord en passe de devenir puissance nucléaire.

Cette tournée devait donc avoir pour but de réaffirmer l’engagement américain pour cette région en opposition à l’expansion chinoise, et de rallier les pays concernés à participer à une pression maximale sur la Corée du Nord belligérante.

Malheureusement, Trump étant Trump, le président américain s’est débrouillé pour faire de ce voyage un échec regrettable pour l’Amérique dans sa compétition avec la Chine pour la domination de l’Asie. Un échec qui conduit la plupart des alliés des Etats-Unis dans la région à conclure que l’Amérique isolationniste de Trump va les laisser pour compte devant le loup chinois.

La tournée présidentielle se composait principalement de deux volets: la Corée du Nord laquelle ne cesse de déclarer son intention de frapper les Etats-Unis et ses alliés avec son nouvel arsenal nucléaire. Dans le 2e volet, consacré à la géopolitique de l’ensemble de l’Asie-Pacifique, le président américain s’est rendu au Vietnam pour le sommet de l’APEC (Coopération Economique Asie-Pacifique), et aux Philippines pour le sommet élargi de l’ANSEA (Association des Nations Sud-Est Asiatiques).

Asie du Nord-Est : la crise nord-coréenne

Comme on s’y attendait, le Président Trump n’a pas eu de mal pour rallier le Japon et la Corée du Sud, alliés traditionnels des USA et les premiers à être menacés par les tirs de missiles nord-coréens, à exercer une pression maximale sur la Corée du Nord pour l’amener à renoncer à son programme nucléaire. Le but final est de réaliser une « dénucléarisation » de la péninsule coréenne.

Cependant, M. Trump n’a pas eu le même succès en Chine auprès de son homologue chinois Xi Jinping. Un échec que beaucoup attribue à la faiblesse personnelle de M. Trump face à un autocrate, M. Xi, à qui, en plus, il avoue une admiration exceptionnelle.

Le rôle de la Chine dans l’effort international de ramener la Corée du Nord à la raison est primordial car Pékin jouit d’une influence privilégiée sur son voisin et protégé. Aucune pression sur Pyongyang ne peut aboutir sans la participation chinoise.

Or, au lieu de presser M. Xi à appliquer une pression ferme et efficace sur la Corée du Nord, comme il venait de faire énergiquement au Japon et à la Corée du Sud, M. Trump a inexplicablement déclaré sa « compréhension » pour la souplesse et le dialogue professés par la Chine. Un revirement qui laisse perplexes collaborateurs et alliés.

Dans son empressement de plaire à son hôte chinois afin de briguer sa coopération sur le dossier nord-coréen, Donald Trump est également devenu le premier président américain à visiter la Chine sans avoir « osé » mentionner le sujet classique qui fâche : l’état lamentable des droits de l’homme en Chine.

Plus grave et inattendu encore, dans un autre « cadeau » d’envergure fait à la Chine, le président américain, pendant toute la durée de son séjour en Chine et par la suite en Asie du Sud-Est (Vietnam et Philippines), n’a fait aucune mention de la Mer de Chine méridionale où, pourtant, l’Amérique était censée démontrer à ses alliés sa détermination de s’opposer aux avances hégémoniques et territoriales agressives de la Chine.

Cette « soumission » apparente du président américain devant son hôte chinois dont le pouvoir autocratique venait d’être renforcé à l’issue du dernier Congrès du parti communiste, envoie une onde de choc à travers l’Asie. Le silence assourdissant du chef d’Etat américain sur la Mer de Chine méridionale ne peut signifier pour les alliés asiatiques que la Chine a désormais carte blanche pour avancer ses pions hégémoniques dans cette partie du monde.

Les intérêts commerciaux des Etats-Unis

Comme les Européens l’ont appris à leur frais, l’homme d’affaires devenu président des Etats-Unis est obsédé par le déficit que son pays enregistre avec ses partenaires commerciaux dans le monde. A 347 milliards de dollars en 2016, le déficit américain avec la Chine est le plus important.

M. Trump a toujours été connu pour ses critiques véhémentes contre la Chine qu’il a accusée de pratiques commerciales déloyales et qu’il avait menacée de désigner comme « pays manipulateur de monnaie ». Il était donc naturel qu’on s’attend à ce que le président Trump profite de sa visite pour presser les Chinois à remédier à ce déséquilibre, tout comme il l’a fait avec d’autres partenaires commerciaux de l’Amérique.

Là encore, changement inattendu de discours une fois arrivé en Chine.

Sous le charme de son hôte chinois pour qui il ne cache pas sa révérence personnelle et apparemment impressionné par la collection de méga-contrats évalués à 225 milliards de dollars que les Chinois ont mis sur la table à son arrivée, M. Trump a surpris le monde en déclarant à Pékin qu’il « n’en voulait pas à la Chine » pour le volume astronomique de déficit commercial qu’enregistrent les USA avec la Chine, ajoutant même qu’il n’était que « naturel pour la Chine de vouloir profiter de la faiblesse américaine pour assurer le bien de son propre peuple ».

Il s’agit là d’une capitulation indéniable du président américain devant la Chine, d’autant plus que, quelques jours plus tard, devant le sommet d’APEC au Vietnam, le même président Trump a repris ses attaques habituelles contre l’ensemble des partenaires commerciaux, sauf la Chine.

Après la Chine, M. Trump a assisté au sommet de l’APEC à Danang, Vietnam, suivi par le sommet élargi de l’ANSEA à Manille.

La présence à ces deux réunions internationales d’un président américain (surtout un qui est connu pour son ignorance de l’Asie) était initialement accueillie avec soulagement par les pays d’Asie-Pacifique car elle devait servir à affirmer le maintien de l’engagement sécuritaire américain dans cette partie du monde, notamment en l’Asie du sud-est, face à l’expansion agressive de la Chine.

Or, si telle était la politique américaine, elle a été sapée par le président américain lui-même avec ses messages chaotiques et contradictoires.

De la réunion d’APEC, on a surtout retenu que le président Trump a réaffirmé son rejet du multilatéralisme en faveur des relations bilatérales et qu’il a ressorti son slogan d’ « America First » pour attaquer tous les pays qui réalisaient des excédents commerciaux « sur le dos des Etats-Unis ».

Apparemment, M. Trump ignorait que les dispositifs économiques multilatéraux créés à l’instigation de son propre pays dans cette région sont étroitement liés à la coopération sécuritaire que l’Amérique maintient dans cette partie du monde.

L’abandon des accords économiques multilatéraux et la réaffirmation d’ « America First » confirment donc encore une fois la volonté de l’Amérique de Trump de se retrancher dans l’isolement. Un des accords économiques multilatéraux que M. Trump a « abandonné » dès son élection, le TPP, était précisément conçu pour ne pas laisser la Chine dicter les règles économiques dans la région.

Par ailleurs, l’abandon de la solidarité multilatérale et le retrait dans l’isolement signifient pour beaucoup que l’Amérique de Trump renonce désormais à son influence et son leadership traditionnels en Asie, offrant carte blanche à la Chine pour achever sa domination de cette partie du monde. Autrement dit, comme l’a dit Suzan Rice, ancienne conseillère pour la sécurité nationale de Barack Obama : « Trump vient d’offrir la région Indo-Pacifique (nouvelle définition de l’Asie-Pacifique pour inclure l’Inde) sur un plateau d’argent à la Chine ».

Comme cela ne suffit pas pour accentuer l’angoisse des pays asiatiques face à l’ombre grandissante de la Chine, XI Jinping a de son côté ressorti devant Trump son thème favori de « partage du Pacifique entre la Chine et les Etats-Unis », autrement dit, l’idée d’un « G2 » ( = à la Chine et à l’Amérique seules de gérer le monde) qu’Obama avait rejeté lorsque Xi l’avait proposé en 2015.

Cette fois cependant, le monde a remarqué, avec un frisson dans le dos, que M. Trump n’a pas dit « no » à cette proposition chinoise qui signifie pour la plupart des pays de la région de passer sous la domination chinoise.

La Chine va dicter les règles

La « démission » anticipée de l’Amérique commence à conduire des pays asiatiques à se préparer à la nouvelle ère qui s’annonce : L’ère d’une Asie passée sous la domination hégémonique de l’Empire du Milieu.

Déjà, face aux incursions agressives chinoises dans leur proximité en Mer de Chine méridionale, les pays limitrophes de cette mer en Asie du Sud-Est, à commencer par les Philippines, assouplissent leur résistance et cherchent maintenant à resserrer les relations économiques avec le géant du Nord.

Le Japon, 2e puissance asiatique après la Chine et allié fidèle des Etats-Unis, est à son tour inquiet de la volonté de ces derniers de le protéger. Tokyo commence donc lui aussi à tenter un rapprochement encore timide avec la Chine en dépit de son dédain traditionnel à l’encontre de cette dernière. Ce rapprochement de la 2e et de la 3e économies du monde ne manquera pas d’avoir un impact important sur l’ensemble de l’économie du continent asiatique.

Tout comme les Européens qui se préparent à avancer les dossiers importants tels « l’Iran » et le changement climatique « avec ou sans l’Amérique », la tournée asiatique du Président Trump a fini par pousser les pays en Asie à se préparer à une nouvelle ère « sans l’Amérique ». L’amertume est cependant plus grande en Asie car l’alternative de l’Amérique est ici la Chine communiste dont le record en matière de démocratie, de la liberté et des droits de l’homme est loin d’être respectable.

Quel rôle possible pour la France ?

Si l’Amérique de Trump claque la porte à l’Asie, on pourrait rêver que l’Europe vienne prendre la relève pour au moins contenir l’avance quasi-irrésistible de la Chine communiste dans cette région.

En juin 2016, alors que la poussée territoriale agressives de la Chine en Mer de Chine méridionale constituaient le dossier le plus explosif en Asie, la France, par la bouche de son Ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a proposé de constituer une « flotte de l’Union Européenne » pour patrouiller les mers de l’Asie (entendre la Mer de Chine méridionale) et y garantir le droit de libre navigation (sous-entendu en opposition à la Chine qui réclame unilatéralement sa souveraineté sur la totalité de cette mer) .

Un an plus tard, cette « flotte européenne » se fait toujours attendre même si on comprend qu’entretemps l’UE a traversé des crises graves comme le Brexit, les réfugiés, le terrorisme, la montée de l’extrême-droite, l’élection d’Emmanuel Macron, etc.

Ceci dit, on peut toujours espérer que l’Europe, en particulier la France, tente de combler le vide sécuritaire que va laisser en Asie l’Amérique de Trump, en attendant que cette Amérique revienne dans trois ans avec un nouveau président assez sage pour ne pas faire de l’Asie une « monnaie d’échange » dans ses tractations avec la toute puissante Chine.

La France, après tout, est une puissance d’Asie-Pacifique ayant des territoires et départements, donc des intérêts stratégiques dans la région. Elle est également le seul pays de l’UE à avoir une présence navale permanente dans le Pacifique. Il est donc tout à fait dans son propre intérêt de veiller à ce que la Mer de Chine méridionale ne se transforme pas en un « lac chinois », que les droits internationaux (droits de libre navigation) y soient respectés et défendus et que l’Asie dans son ensemble ne bascule pas dans les bras du dragon chinois.

 

Crédit: Gage Skidmore, Flickr.

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