Tech for Good: Macron importe une autre vision de l’intérêt général

ÉDITO - La France a organisé cette semaine le sommet «Tech For Good» avec les géants de la Tech mondiale. Un événement qui a révélé une nouvelle donne : la fin de l'intérêt général à la française au profit du « bien commun » géré par les entreprises et où les institutions cherchent leur place.

Rendre visite au sommet «Tech for Good», c’est un peu comme contempler une exposition d’artistes impressionnistes. Entre les dorures et les lustres de Matignon et de l’Elysée, les contrastes avec les géants de la Tech mondiale allaient encore ravir le regard du visiteur cette semaine à Paris. Ainsi, dans les somptueux salons de style français du XVIIIe siècle, ce deuxième volet de l’opération séduction, débutée avec «Choose France» à Versailles, a tenu toutes ses promesses. Invitée par Emmanuel Macron, une soixantaine de PDG de la Tech (Uber, IBM, Palantir, SAP, Tencent, OVH, Microsoft, Deliveroo, Facebook, entre autres), soit une quinzaine venus de la Silicon Valley, ont réfléchi ensemble à un progrès technologique qui profiterait au plus grand nombre. Futur du travail avec l’automatisation des tâches et l’IA, éducation, et diversité ont été les grands chantiers de réflexion menés par trois groupes de travail constitués chacun par une vingtaine de dirigeants.

Au-delà des annonces de chaque multinationale pour un monde meilleur, le sommet a surtout été l’occasion de montrer deux visions de l’«intérêt général». Cette différence de culture est riche d’enseignements pour la France mais aussi pour comprendre le «visionnary leadership» d’Emmanuel Macron, que ses hôtes ont abondamment salué.

Cette divergence de vue, c’est un auteur français qui pourrait la résumer : «Il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers», écrivait Montesquieu. Tandis que sous les lambris de l’Etat, on a cultivé pendant des générations d’élus depuis l’après-guerre la pratique de l’«intérêt général», se trouvent aujourd’hui face à eux, des patrons étrangers qui s’épanchent sur le «common good» et livrent leur vision d’un monde connecté dont ils comprennent et maitrisent bien mieux les rouages.

Pour comprendre cette variante, il faut retourner aux origines des deux termes. D’un côté, le «bien commun», plus courant aux Etats-Unis, implique les notions d’individus responsables réunis autour d’un contrat collectif. De l’autre, « l’intérêt général » à la française qui ne repose pas forcément sur une norme ou une convention, comme l’explique Alain Giffard sur Usbek & Rica, mais sur l’institution :« Le glissement sémantique du « général » vers le « commun » pourrait dès lors témoigner d’un désir de rééquilibrer le rapport de force entre individus et État. Les individus chercheraient à reprendre une part de contrôle dans les mécanismes de gestion de la vie en société », détaillait-il. En clair, ce sont des « juristes et des hommes d’Etat » qui donnent naissance à l’expression « intérêt général », comme le rappelle la définition, tandis que le bien commun provient avant tout d’une forme de consentement des individus, tournés vers un objectif.

«Servir la France, c’est agir pour l’intérêt général en rassemblant la nation», Français Fillon, Premier ministre, 2007.

Dès lors, en invitant le « common good » à la table des débats dans les salons de l’Elysée et de Matignon, Emmanuel Macron déroge à la sacro-sainte tradition de l’intérêt général, et avec elle, à toutes les institutions françaises censées l’incarner. Et cette nuance célébrée en grande pompe à Paris à l’occasion de «Tech for Good» est loin d’être anodine. Car si la logique est appliquée jusqu’au bout, et alors que l’Education est l’un des trois chantiers du sommet, c’est potentiellement une révolution d’une institution qui se prépare; celle de l’Education nationale qui emploie 1,1 million de personnes en France (et 12,3 millions d’élèves en 2016/2017). Avant elle, il y eut celle du chemin de fer et toujours en cours.

Si la France d’Emmanuel Macron se prend de passion pour le « bien commun » à l’américaine, voici peu ou prou ce que pourrait devenir sa nouvelle vision du système éducatif, à l’aune du common good à l’américaine:

« L’engagement de notre nation est de fournir une éducation de qualité à chaque enfant pour servir le bien commun public. En conséquence, nous devons changer de paradigme pour penser les fonds destinés à l’éducation comme un investissement dans l’enfant en tant qu’individu, et non dans des institutions ou des bâtiments», Betsy DeVos, secrétaire d’Etat américaine à l’éducation.

Voilà pourquoi également, lorsque Emmanuel Macron et Edouard Philippe évoquent la «Tech for good» pour la France, cela doit obligatoirement passer par la question de la formation individuelle et de «l’accompagnement des compétences». Au nom d’un bien commun qui accompagne davantage le changement plutôt que de l’encadrer. Un chantier titanesque, long, et coûteux pour un Etat déjà embourbé dans la dette publique, à 97% du PIB (à 2,218 milliards d’euros). D’autant que sur les 2,7 millions d’emplois créés en France en trente ans, 61% l’ont été dans le secteur public d’après les chiffres de l’INSEE fin 2017. Du coup, en s’adressant aux trois patrons SAP, Uber et IBM présents à Matignon pour la restitution des travaux des groupes de réflexion, Edouard Philippe ne s’en est pas caché : «Il faut faire vivre les compétences, les montrer aux Français qui en doutent, car l’Etat n’est pas plus à même de le montrer».

Le passage de « l’intérêt général » au « common good » est une transformation bien trop onéreuse pour l’Etat français à lui tout seul. Pour y parvenir, l’exécutif ne demande ni plus ni moins le concours de privés pour actionner le grand chantier de la formation aux compétences et pour lequel le Big bang du numérique est l’alibi parfait. Reste à connaître les contreparties offertes aux étrangers, par un Etat qui met en avant sa réforme du marché du travail pour convaincre les esprits réticents, mais qui ne présente pas encore les mêmes avantages que des voisins beaucoup plus flexibles et moins administrés.

L’autre vision de l’intérêt général

Pour la mentalité anglo-saxonne, l’intérêt général, c’est d’abord du concret. Sur le volet éducation, c’est Virginia Rometty, PDG d’IBM qui s’est chargée de tracer les contours de l’école numérique mondiale. Celle-ci repose sur du «vocational educating» où l’on choisit davantage ce que l’on souhaite apprendre, du «learning by doing», un plus grand «engagement des professeurs», de la «gamification», de la «personnalisation», de la «sensibilisation à l’IA»… Et de confirmer, que oui, en effet, cela implique de former ces professeurs… et d’investir : «IBM dédie un demi milliard de dollars au «retraining» de ses employés chaque année», prévient Virginia Rometty. IBM c’est 380 300 employés dans le monde. C’est moins que l’Education nationale, mais cela donne tout de même une idée du chantier.

Face à un tel pragmatisme tout terrain, Edouard Philippe est le premier à reconnaître le contraste avec la vision idéaliste française : «Merci pour ces restitutions brillantes, anglophones et…synthétiques» (Rires de la salle). Mais de se ressaisir bien vite : «il ne faut pas refuser le combat», tout en citant une multitude de grands penseurs, philosophes, sur le ton de l’humour pour masquer l’immense décalage entre les rythmes d’innovation des deux sphères qui se côtoient, pour le bien commun. «Que faire…? Celle-là, c’est de Lénine», s’amuse encore Edouard Philippe.

Le passage de relai vers des partenariats public-privé doit aussi se faire en douceur. « C’est entre régulation et innovation que se trouve le progrès (…) On doit protéger ses concitoyens », affirme Edouard Philippe. Le plan national se résume « au plan très haut débit d’ici 2022 pour les 13 millions de Français qui n’ont pas Internet, à des mesures d’inclusion qui seront annoncées, à des aides au développement…». La France s’accroche à son intérêt général, tandis que sur scène, au pupitre, les géants de la Tech prennent les rênes d’un « monde entier, de gens unis dans un monde divisé »,  prophétise Bill McDermott, DG de SAP du groupe de travail sur la diversité.

Des deals, derrière les portes fermées

Ce qu’il faut faire, les poids lourds de la Tech réunis pour l’occasion le savent, eux, parfaitement. Derrière les portes fermées, ils ont négocié des deals en amont du sommet pour s’aligner avec le label du Good. Uber va offrir une assurance sociale à ses chauffeurs et coursiers, tout comme Deliveroo côté assurance santé accidents. IBM va créer 1400 postes en France dans les deux ans dans le secteur de l’IA, mais aussi former des jeunes. OpenClassrooms répond aussi à l’urgence de la formation, avec Manpower France. Intel, Visa, Microsoft, Accenture, Stripe, Google, SAP qui ouvre un accélérateur de start-up à Paris en septembre… ils sont en tout treize sociétés étrangères à injecter leur vision du bien commun : du business, des deals et de l’image de marque; le tout pour favoriser l’emploi de tous.

« It is difficult for the common good to prevail against the intense concentration of those who have a special interest, especially if decisions are made behind locked doors» (Jimmy Carter, président américain entre 1971 et 1981).

De quoi faire rougir d’envie d’autres entreprises françaises «à impact social» dans une tribune. Pour elles, la frustration peut vite grandir quand on se bat pour l’intérêt général, sur un marché plus petit et avec des complexités du quotidien que seule la France sait produire.

« Depuis six ans que je suis en France, je suis toujours autant horrifié par la même réponse à une sollicitation, ici très typique. C’est lorsque l’on me répond : ‘Non, vous savez c’est trop compliqué’. Dans les pays anglo-saxons, on me répondrait : ‘Bonne idée, cela ne va pas être facile, mais on va trouver une solution’», raconte Johannes Willbrenninck, fondateur anglo-néerlandais de Ikigai Global, un site e-commerce dédié au bien-être incubé à Paris.

A l’Elysée pour les grands groupes, tout semble beaucoup plus simple. Mais tout se négocie aussi à huis clos, entre l’exécutif qui doit trouver les arguments de l’attractivité, et des entrepreneurs qui n’ont qu’un seul objectif, celui d’innover… pour le bien de tous.

 

J.D

 

 

Crédits : Jardins de Matignon, GlobalizNow.

2 commentaires

  1. Super Jeanne, l’article sur Tech for Good.
    Moi je pense que les choses devraient pouvoir changer par la base, l’effet bottom up ! Au sein de l’entreprise la mobilisation viendra par les valeurs, et le besoin qu’on les gens de plus en plus à se réaliser. Donc l’entreprise devra prendre en compte dans sa stratégie cette évolution si elle veut être successful.
    Quand aux états c’est à peut prés la même problématique ! Mais le Good ne sera jamais conçu et administré par l’état.

  2. Pingback: La France peut-elle vraiment devenir la terre d'accueil des scale-up? (vidéo) - GlobalizNow

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