Malte, Andorre, Portugal… Ils ont quitté la France pour la Blockchain

EXCLUSIF - Les entrepreneurs du digital qui se sont spécialisés dans la blockchain se plaignent de rencontrer trop d'obstacles en France. <> Dans les pays voisins, on accueille ces Français mordus de cyrpto-monnaies à bras ouverts.

«Tous mes contacts ont décliné toute interview, parfois en me citant leurs avocats». Le sujet est hautement délicat, «un tabou chez eux», révèle, non sans gêneJacques Favier, le membre fondateur du «Cercle du Coin», une association qui rassemble des mordus des crypto-monnaies et de la blockchain, – cette technologie vouée à révolutionner les échanges, comme l’a fait Internet avant elle. Et pour cause. Chaque mois, face à l’incertitude et aux tâtonnements qui planent sur l’écosystème blockchain en France, de plus en plus d’entrepreneurs français, «bitcoiners», «en ICO» (Initital Coin Offering), la version crypto-monnaie de l’introduction en Bourse, décident de quitter le pays pour s’en remettre à des cieux fiscaux plus cléments. Qu’ils soient en levée de fonds en monnaie Ethereum, en création d’entreprise avec des revenus provenant des échanges de la blockchain, ou simples particuliers souhaitant revendre des crypto-actifs contre de l’argent, tous veulent éviter le couperet des taxes (TVA, IS) dont seule la France a le secret.

Lorsqu’ils se retrouvent en petit comité, – dans un bistrot parisien qui accepte le paiement en bitcoin -, il n’est ainsi plus rare d’entendre au dessert : « C’est décidé, je pars en Andorre ». Ces “premiers adopteurs” qui font le pari des nouveaux échanges sécurisés, traçables et désintermédiés de la chaîne de blocs lorgnent aussi le Luxembourg, Malte appelée «l’île de la blockchain» tout en étant membre de l’UE, ou le Portugal avec une taxe à 0% sur la crypto-monnaie. D’autres pays affichent une taxation avantageuse ou nulle, comme l’Allemagne, le Danemark, Singapour, la Biélorussie, la Slovénie ou encore Monaco, comme le rappellent à l’envi les médias spécialisés que ces premiers croyants dévorent quotidiennement. L’ultime paradis du “bitcoiner” se trouve à quatre heures de Paris et deux de Lyon. En Suisse, en plus de proposer une imposition ultra-light, la stabilité fiscale règne, couronnée par l’accueil à bras ouverts des banquiers locaux.

Tous gardent aussi en mémoire la retentissante levée de fonds en ICO menée par le projet Tezos du Français Arthur Breitman. En juillet dernier, depuis la Suisse, il levait ainsi 232 millions de dollars auprès des investisseurs de la blockchain qui fait vivre une véritable communauté suivie par la presse suisse.

Pendant ce temps, la méfiance vis-à-vis des décisions politiques en France est à son apogée. Pour certains, le ras-le-bol est tel, qu’à coté, la crise de «Pigeons #Geonpi» qui avait secoué le même écosystème digital en 2012 sur le sujet de la taxation – jugée prohibitive- des plus-values de cession d’une entreprise, apparaît comme une escarmouche de cour de récréation.

Welcome in Estonia

«Après neuf ans dans la Silicon Valley, je suis rentré plein d’espoirs, un nouveau président etc. Et là je me dis, c’est pas possible, on est en train de faire les mêmes conneries qu’avant », harponne, en public, à l’occasion d’un Forum, Michael Amar, entrepreneur et membre du board du Chain Accelerator, une nouvelle structure d’accélération qui vient pourtant d’ouvrir en grande pompe à Station F, la Mecque de la French Tech. Devant une salle pleine à craquer, les députés en charge de la mission blockchain poliment invités à ce «Blockchain Forum» qui s’est tenu à deux pas de l’Assemblée nationale cette semaine. Parmi eux, les deux rapporteurs de la mission, Jean-Michel Mis (LREM) et Laure de la Raudière (Agir). Ils sont tous deux pourtant réputés pour être à l’écoute des créateurs du digital. Mais, pour la première fois, le risque de rupture est palpable.

«L’une de mes connaissances devait faire une ICO de 100 millions d’euros. Elle va finalement la faire en Suisse où l’on propose un process de validation juridique et financière express. Le tout avec une fiscalité à 0% », confie à Globaliz Michael Amar. « C’est terrible de voir que nos start-up vont investir à l’étranger, et non en France », conclut-il en sortant dépité de ce Blockchain Forum. Ravi de l’invitation, l’ambassadeur de l’Estonie en France en a, lui, profité pour vanter les avantages de son pays pour la blockchain. «Nos chercheurs travaillent sur la blockchain depuis les années 90 avec des équipes japonaises et américaines. A l’époque, il s’agissait de recherches sur la vérification de l’information en temps réel», raconte Alar Streinmann, ambassadeur d’un pays qui a digitalisé la quasi totalité des ses services publics et au-delà pour faciliter la vie du e-citoyen. «Chez nous, le citoyen peut vérifier quelle autorité a consulté ses données personnelles : foncier, population, police… Si c’est injustifié c’est même lourdement puni par des amendes».

Une attractivité des pays Baltes que confirme un entrepreneur français dans la salle au micro : «Nous, on nous dit de partir en Estonie ou en Littuanie parce que le cadre est plus flexible et plus adapté. Nous ne sommes pas partis, mais il faut lever les incertitudes ici».

Mais tous ne sont pas aussi indulgents avec l’administration française. «C’est bon, j’ai eu ma dose, ça sera Malte», tempête un entrepreneur qui n’en est pas à sa première société, avant son ICO. A la manière du crowdfunding (qu’il a d’ailleurs tenté par le passé), cette opération doit lui permettre de lever l’argent nécessaire au projet, sauf que l’échange se fait en «token» et auprès d’investisseurs du monde entier, sur la promesse d’un produit scalable. Car contrairement à la monnaie classique, le token est une sorte d’euro augmenté, un jeton qui renferme une multitude de services communautaires (paiement, remboursement), de transparence et de garantie pour l’actionnaire.

Des rencontres à huis clos pour «normaliser»

Si le gouvernement Macron semble bien alerté sur ces sujets, la révolution blockchain apparait comme une véritable lame de fond capable de rebattre entièrement les cartes «de la chaîne des responsabilités» qui régit une société et une démocratie. Au final, coté politique, on veut accompagner ce changement à l’aide de labels, certifications et autres outils législatifs pour «normaliser», avec des normes. Côté entrepreneur à l’inverse, on veut enfin ouvrir les vannes.

Ils le disent à la génération Macron et à son secrétaire d’Etat Mounir Mahjoubi, censé porter dans chaque ministère la bonne parole de «la Start Up Nation» et qui a une écoute certaine sur ces revendications et craintes. Plusieurs rencontres entre les entrepreneurs et les cabinets se déroulent d’ailleurs ces jours-ci à huis clos. Au cours de l’une d’elle, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie a même confessé sa nouvelle «passion pour la blockchain et les crypto-actifs », comme l’a éventé le site Cryptonaute.

Une décision du Conseil d’Etat en avril dernier avait même apporté une lueur d’espoir à certains particuliers. L’autorité décidait de sortir le bitcoin de la catégorie des BNC et des BIC (Bénéfices industriels et commerciaux et Bénéfices non commerciaux), toutes deux imposables à l’impôt sur le revenu. Devenant des «biens meubles incorporels», comme l’explique Lexplicite, le taux d’imposition, pour les reventes – occasionnelles – de bitcoin passerait de 62% à 36,2%. Or, au final, la décision demeure obscure puisqu’elle n’intègre pas les gains -réguliers – de ceux qui revendraient leur crypto-monnaie, tout en les contraignant à une série de déclarations complexes.

«Etant donné que mon activité sera caractérisée comme habituelle, je reste dans la catégorie BIC. Donc sur une imposition de l’ordre de 50% et le régime réel impose une comptabilité contraignante (ce que je considère comme recevoir une double peine)», détaille un trader et investisseur français installé à Malte. En 2013, il a investi 20 000 euros dans Bitcoin en 2013 et s’est depuis diversifié sur d’autres crypto-monnaies.
«Au-delà de mon cas personnel, j’ai le sentiment que la flat taxe de 30% ne va concerner que très peu de monde puisque le caractère occasionnel et habituel n’est pas précisément défini. Ainsi, il paraît possible d’être considéré comme habituel à partir de quelques transactions par an», observe cet investisseur qui préfère garder l’anonymat.
Au final, si l’on en croit la députée Laure de la Raudière, pour connaître exactement la recette de la sauce fiscale, mieux vaut prendre son mal en patience et attendre «le passage de la loi Pacte en commission en l’automne» (la loi présentée par Bruno Le Maire et qui doit définir les contours d’un visa AMF pour les ICO et les token, pour sortir les entreprises françaises de l’échec en la matière), sans oublier… la traditionnelle Loi de Finances 2019 présentée dans la foulée.

Le refus des banques françaises face à la monnaie augmentée

Pendant ce temps, la compétition mondiale d’une technologie sans frontières bat son plein. «Les banques suisses nous ont démarchés lorsqu’elles ont su qu’on lançait un ICO. En Suisse ou à Malte, les banquiers sont très ouverts pour accueillir les fonds levés par notre ICO», confie Christophe le CEO de MoneyTrack, une solution qui garantit des paiements dirigés grâce à des contrats intelligents dans la blockchain. Pour l’instant, la société est implantée en France. MoneyTrack est notamment financée par le fonds français Truffle Capital et soutenue par l’organisme public de recherche INRIA. Et, un paradoxe n’arrivant jamais seul, par… le Fonds Unique Interministériel (FUI), un programme public créé par le Ministère de l’Ecnomie pour soutenir les projets R&D, avec le concours de BPIfrance. «En France, les grandes banques n’ont pas encore passé le pas: elles sont toutes assez frileuses lorsqu’on parle de crypto-monnaie. C’est un problème majeur lorsqu’on lance un ICO et qu’on souhaite héberger les fonds en France», lâche, amer, Christophe Doré. «Ma banque ne sait pas traiter l’hébergement de fonds issus de la transformation de crypto-monnaie en euros», tient-il à souligner.

Un blocage insurmontable que confirme Claire Balva, CEO du cabinet de conseil Blockchain Partner : «Le plus grand problème est le lien entre Fiat (la monnaie bitcoin certifiée et prête à être échangée en euros, dollars etc.) et l’ouverture d’un compte bancaire».

« A cause de ce problème bancaire, on a trois start-up en cessation de paiement en euros, mais avec un capital équivalent à 2 millions d’euros en ether », raconte Michael Amar du Chain Accelerator qui accélère quatorze jeune-pousses. Et, résigné : « On essaye de faire le forcing auprès des banques. Nos start-up risquent de partir vers l’Estonie, la Suisse, le Liechtenstein, le Luxembourg… »

La tonalité est depuis longtemps moins conciliante auprès du Cercle du Coin qui agrège plusieurs centaines de membres dont des programmeurs, des chercheurs, et des hauts fonctionnaires…. tous spécialistes du Bitcoin.

« On est dans le comique absolu. Les mêmes banques qui vous regardent comme un pervers en France, si vous parlez de bitcoin (on se signe même de la croix quand on prononce le mot!), possèdent toutes des filiales au Luxembourg qui ne pensent qu’à ça», raconte Jacques Favier. «Et pas de petites banques.» Et d’ajouter : «Si vous voulez voir des expats, venez à Neuchâtel, en Suisse, sur un bateau. Il y a aura du Luxembourgeois, du Maltais, quelqu’un de Salt Lake City, pour enchainer sur une conférence avec le ministre local de l’économie puis l’inauguration des nouveaux locaux de Bity, la plateforme réglementée locale…La France vous voyez, c’est tout petit…». Plutôt que d’essayer de comprendre, ces entrepreneurs choisissent d’en rire, avec la politesse du désespoir.

Des rires, il y en eut aussi lorsque l’ambassadeur de l’Estonie est intervenu lors du Forum pour résumer le mystère de la mission blockchain à la française : «La quête de perfection en France c’est un problème car il faut trouver une solution rapide. Or en France, on préfère discuter…» Avec un conseil toutefois pour devenir un leader d’une filière blockchain au niveau mondial : «la meilleure façon est de trouver votre propre modèle. La question de la confiance est très importante. Il faut donner cette confiance avec des outils.»

 

 

J.D.

 

Lire aussi : Macron veut une Start-up Nation, l’auteur Saul Singer lui répond

 

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Photo by Faruk Kaymak on Unsplash

L'ACTU

Globalement en baisse depuis janvier, le Bitcoin a vu son cours chuter de quelque 13 % à la date du 11 juin 2018, à 6 635 dollars. En cause, des cyberattaques lancées contre la plateforme d'échange sud-coréenne Coinrail, révélées par la plateforme elle-même et qui ont entraîné une vente massive de Bitcoins. (Boursorama.com)

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4 commentaires

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  2. Ils ont raison de quitter la France, il n’y a plus rien à en attendre. Il faut laisser couler le bateau “France” une deuxième fois et une fois pour toutes !!!

  3. Pingback: Blockchain: « Aujourd'hui je peux dire non à la Suisse » - GlobalizNow

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