«La Vie après Google» ou l’espoir d’un monde nouveau

COMPRENDRE - A la Bourse, Alphabet, maison-mère de Google, a montré les signes d'une nouvelle fragilité. Tandis qu'en France il est question de taxer davantage le géant, un livre paru il y a quelques semaines aux États-Unis affirme que le système Google sera remplacé tôt ou tard par une nouvelle logique économique.

La fin de Google est-elle pour bientôt ? Difficile de croire en une prochaine disparition de la quatrième capitalisation mondiale qui, à date, pèse 750 milliards de dollars en Bourse. Chaque jour, ce sont plus de 3,5 milliards de recherches qui sont effectuées, dans plus de 150 langues et plus de 190 pays. En 2004, la firme de Mountain View, qui vient de fêter officiellement ses vingt ans en septembre 2018, réalisait son IPO au Nasdaq. Avec Facebook, elle s’arroge aujourd’hui une part écrasante du marché publicitaire (plus de 80%), tandis qu’elle est en position quasi monopolistique sur l’activité dite du Search. Alors comment croire en sa disparition potentielle, ou en tout cas en la fin d’un écosystème qu’elle a patiemment bâti ces vingt dernières années avec notre consentement quasi interrompu (recherches, Maps, Gmail, YouTube…) ?

L’idée de la fin du modèle Google est pourtant plus que probable, selon George Gilder, auteur et économiste américain, qui a publié en juillet 2018 “Life after Google: The fall of Big Data and the rise of the Blockchain economy“. Une publication qui fait étrangement écho trois mois plus tard, en octobre 2018, tandis que Google est chahuté en Bourse en raison du ralentissement de sa croissance et de la concurrence face à Amazon, mais aussi d’une possible contagion du scandale des données personnelles déclenché par Facebook suite à l’affaire Cambridge Analytica. Depuis plusieurs mois, la graine de la défiance des utilisateurs vis à vis des géants est plantée et le moindre épiphénomène est sujet à la faire grandir. A Berlin par exemple, un Google Campus prévu dans le quartier de Kreuzberg n’est subitement plus le bienvenu pour les habitants. Est-ce le début de la fin d’un monde ? Si c’est le cas, sur quoi repose la nouvelle ère du “Cryptocosm” que George Gilder décrit dans son livre ?

Pourquoi Gilder s’arrête-t-il aussi spécifiquement sur Google-Alphabet, tandis que quatre autres firmes américaines dominent le monde (Facebook, Amazon le roi du cloud, Apple, Microsoft). «Google, parmi les cinq, est l’acteur principal d’un nouveau ‘système mondial’ apparemment prometteur», balaye rapidement l’auteur. Ainsi, seul Google serait véritablement artisan d’un changement civilisationnel selon le septuagénaire. Mais il en est convaincu : «Google va échouer parce que ses promesses principales vont échouer».

Google may talk a good game about privacy, but private data are the mortal enemy of its system of the world.»

Le livre de George Gidler commence, avec humour, par une métaphore du système Google, invitant ses lecteurs à entrer leur identifiant, leur mot de passe, carte de crédit, pour pouvoir le consulter, ou avant de lire des livres “similaires” recommandés par l’algorithme… «Le cloud computing et le big data d’entreprise peuvent, selon Google, à l’aide du “Deep Mind” de l’IA, être encore meilleur que l’esprit humain pour prendre des décisions, du mariage au médical, jusqu’au management de votre clé privée pour un porte-monnaie bitcoin», écrit George Gilder.

Dès lors, les robots dirigés par les algorithmes prendront-ils le contrôle sur l’homme ? Aucune chance, selon Gilder qui avance que l’intelligence et la créativité humaine ne peuvent être remplacées par l’intelligence artificielle (IA). «Les ordinateurs ont besoin d’oracles pour leur donner des instructions et pour juger leurs apport, comme l’a montré Turing. Avec son test en 1936, il a prouvé que les ordinateurs ne pouvaient émettre seuls une conclusion». L’IA ne peut tout simplement mimer l’esprit humain qui, par essence, n’a aucune logique, affirme notamment Gilder.

Avant de développer ses 23 chapitres, l’auteur avance que les patrons de la Silicon Valley ont adopté une pensée qu’il qualifie de “néo-marxiste”. Devançant la critique selon laquelle le marxisme serait impossible sur des territoires contrôlés par “d’avides capitalistes“, comme on les considère communément, George Gilder justifie son propos. Il rappelle qu’à l’origine, le marxisme épouse la croyance selon laquelle la révolution industrielle du XIXe siècle devient une fin en soi pour les nombreux penseurs de ce courant. La révolution (au travers des chemins de fer, de l’électricité, des moteurs…) aurait résolu, pour toujours, le problème de la production de manière définitive pour l’humanité. Ayant abouti pour Marx, l’enjeu sera donc non plus sur la production des biens qui ne souffrent plus du risque de la rareté, mais bien sur la question de la redistribution de l’abondance.

Pour les dirigeants de Google, Apple, Amazon, IBM, Microsoft… la révolution du Web est perçue de la même façon :  elle signe l’achèvement définitif du progrès humain, forgé ad vitam par le machine learning, le cloud, l’IA, les algorithmes appliqués à la biologie… Or, au-delà de ces questions, pour Gilder, le monde traverse surtout une crise sur les questions de “la sécurité, de la propriété intellectuelle, de la stratégie business” qui ne peuvent être résolue avec les outils et les réseaux actuels de l’informatique. En somme, tandis que les GAFA seraient aveuglés par une forme d’hubris, leur modèle poursuivrait, lui, à se fissurer sur les enjeux de sécurité.

Le temps est venu pour une nouvelle architecture de l’information permettant une nouvelle économie distribuée. Heureusement, c’est en cours. »

Les dix règles du «Cryptocosm»

Cette nouvelle ère, ce sera celle du Cyrptocosm qui placera la sécurité comme “loi numéro 1”, en remplacement de la règle du tout communication et de la toute gratuité mise en place par Google. «La sécurité est une architecture», résume Gilder. D’ailleurs, la loi qui émergera sera bâtie sur un principe de décentralisation.

Secure positions are decentralized ones, as human minds and DNA code are decentralized. Darwin’s mistake, and Google’s today, is to imagine that identity is a blend rather than a code—that machines can be a singularity, but human beings are ran- dom outcomes.»

Dans ses dix autres règles de cette nouvelle organisation du Web, Gilder rappelle que “rien n’est gratuit” et que l’on a besoin de “Proof of work”, c’est-à-dire d’argent pour vivre, mais aussi de “l’argent stable” pour maitriser le temps. Enfin, adepte de l’application des lois de la Nature comme beaucoup d’auteurs proches de la théorie dite de l’objectivisme née de l’auteur et philosophe Ayn Rand, il défend l’idée de “l’asymétrie” pour reproduire les codes naturels de la biologie. Celle-ci sera ainsi capable d’offrir un pouvoir partagé au propriétaire et au destinataire d’une information et de n’importe quel échange. De même, dans ce nouveau monde, chaque individu doit disposer de clés privés.

En somme, Gilder préfigure les aspects d’une nouvelle révolution; celle de la Blockchain et de son principe de pouvoir distribué grâce à son registre d’échanges enregistrés, sécurisés, transparents et décentralisés. Popularisée par l’usage de la monnaie bitcoin sur lequel repose le protocole, la blockchain pourrait venir certifier tout échange à l’aide de “token” (jeton) sur lequel chacun pourrait exercer son pouvoir et son identité.

La pensée verticale de Google

Avant cela, au fil des chapitres, la firme créée par ses fondateurs (Serguei Brin, Larry Page) depuis Stanford (et non depuis un garage), dévoile une stratégie qui n’a jamais été innocente vis à vis de l’utilisateur. Le règne de la gratuité de l’information masque une organisation nouvelle et une pensée de plus en plus verticale. Tout en prônant un “monde libre”, Google met en place son système d’échange d’informations contre de la donnée personnelle.

Peu à peu, Gidler raconte alors sa découverte du Bitcoin, du minage et du protocole créé par Satoshi Nakamoto. Un récit, qui pour celui qui a vu la plupart des innovations du XXe siècle, prend une dimension encore plus déterminante. On comprend aussi que la décentralisation qu’il décrit prendra du temps et qu’un monde sans “middle men” (intermédiaires) ne verra pas immédiatement le jour.

The Google system of the world focuses on the material environ- ment rather than on human consciousness, on artificial intelligence rather than human intelligence, on machine learning rather than on human learning, on relativistic search rather than on the search for truth, on copying rather than on creating, on launching human hier- archies in a flat universe rather than on empowering human beings in a hierarchical universe. It seeks singularities in machines rather than in human minds.

The new system of the world must reverse these positions, exalting the singularities of creation: mind over matter, human consciousness over mechanism, real intelligence over mere algorithmic search, pur- poseful learning over mindless evolution, and truth over chance. A new system can open a heroic age of human accomplishment.»

George Gilder est un auteur et économiste américain, fondateur du Discovery Institute. Né en 1939, il a conseillé plusieurs présidents et aurait été cité le plus souvent par Ronald Reagan, comme le mentionne sa biographie Wikipedia. Fervent opposant aux théories de Keynes, il est partisan de la théorie dite de la “courbe de Laffer” selon laquelle “trop de taxes tuent la taxe”, dans ses effets bénéfiques, autrement dit dans son rôle premier de redistribution efficace et de création de richesses. Inspiré par les penseurs du marché libre tel que Friedrich Hayek et Milton Friedman, il est l’auteur en 1981 du best-seller «Richesse et pauvreté» montrant les avantages d’un marché de l’offre plutôt que de l’hyper régulation des Etats. Parmi ses autres ouvrages “The scandal of Money : why Wall Street recovers but the economy never does”, “Life After Television, “The Silicon-Eye” sur l’innovation.

 

Life after Google est en vente en anglais sur Amazon. Une adaptation en français n’est pas prévue par l’éditeur à ce jour.

 

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L'ACTU

Entre le 3ème trimestre 2017 et le 3ème trimestre 2018, les revenus d’Alphabet, société holding de Google, se sont accrus de près de 6Md$ pour atteindre 33,74 Md$. Les revenus publicitaires de Google ont progressé de près de 5Md$ pour atteindre 28,954Md$, soit une progression de +20% par rapport au 3ème trimestre 2017. (OffreMedia.com) Pour autant, plusieurs experts notent une nouvelle fragilité sur son cours à la Bourse depuis le mois d'octobre 2018.

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