Cloud Act: « Le cloud souverain est possible » (Jaguar Network)

COMPRENDRE - A l'ère digitale, les frontières n'existent plus, tant pour les individus que pour les données, parfois sensibles, qu'ils confient aux entreprises. Pourtant, certains acteurs affirment que la donnée stockée dans les data centers peut rester française, à l'heure de la mondialisation des échanges <> Interview de Kevin Polizzi, président-fondateur de Jaguar Network qui vient de passer sous le giron d'Iliad.

C’est une PME marseillaise, qui, pour une fois, n’est pas passée dans les mains d’un géant étranger de la Tech. Fondé en 2001, Jaguar Network, fournisseur de solutions cloud, telecom et IoT (Internet of Things), a annoncé une prise de participation majoritaire d’Iliad, la maison-mère de l’opérateur Free, à hauteur de 75%. Jaguar, qui vient d’inaugurer en grande pompe un immeuble ultra moderne dans la banlieue Nord de Marseille, le “Quanta”, reste ainsi dans le giron d’un groupe français. Un point crucial à l’heure des batailles sur la souveraineté des données que s’arrogent les GAFA américains et sur lesquelles les États ont bien du mal à reprendre la main.

Dernier épisode en date, le vote en mars 2018 du «Cloud Act» aux États-Unis et qui permet à une entreprise américaine de rapatrier les données relatives à ses clients étrangers (européens, asiatiques, etc.) dans le cas d’une enquête de la justice. De quoi ébranler potentiellement la stratégie de l’Union européenne qui comptait sur son «RGPD» (Règlement de Protection des Données Personnelles), également de 2018, et ainsi éviter l’hémorragie sur cet or noir de la data.

Intégrés au groupe de Xavier Niel pour développer l’offre telecom B2B, Jaguar Network restent sereins sur leur capacité à devenir leader du cloud et hébergement qui représente 45% du chiffre d’affaires. La société indique aussi consacrer 18% de son CA à la R&D, «une moyenne bien supérieure au marché qui se trouve aux alentours de 1 à 3% pour une PME technologique française», souligne Kevin Polizzi que Globaliz a rencontré. Pourtant, face à eux, se trouvent les géants tels Amazon, Alibaba, Google, OVH en France.

Pour l’instant, la société dispose d’un portefeuille de 15% de clients grands comptes et 17% de clients institutionnels. Elle a prévu de «doubler le chiffre d’affaires en 24 mois, pour passer de 42 millions d’euros en 2018 à 100 millions d’euros en 2019». Interview.

 

GlobalizNow : Parmi vos clients institutionnels se trouvent la gendarmerie au niveau national, le ministère de La Défense, France Télévisions, ou encore l’Éducation nationale : quelle est votre proposition de valeur, sur un marché de la donnée personnelle aussi sensible et dominé par les géants du cloud ?

Kevin Polizzi, président-fondateur de Jaguar Network : Ces clients ont confié leurs données dans le cloud hébergé dans nos datas center en France (à Paris, Lyon et Marseille) et sur lesquelles nos équipes, en collaboration avec les leurs, interviennent sur de multiples applications. Nous pouvons ainsi être garants de l’intégrité des données et la continuité du service public.

De fait, chez Jaguar Network, nous avons fait un choix un peu à l’inverse du marché. D’abord, nous sommes propriétaires de nos centres d’hébergement. Ensuite, nous avons choisi de porter au travers de l’entreprises une logique de maîtrise complète de la chaîne de valeur qui va des bâtiments jusqu’au cloud et au Iaas (pour Infrastructure-as-a-Service) et au Paas (Platform-as-a-Service). Grâce à cette approche, nous sommes capables de géolocaliser avec précision où se trouvent les données. Ainsi pour nous, la France se découpe en différentes régions cloud.

Au niveau européen, nous exploitons des plateformes techniques au cœur de 30 data centers.

GN : Comment pouvez-vous dès lors garantir l’intégrité des données en-dehors de la France ?

K.P. : Pour protéger les données de nos clients, nous avons établi plusieurs niveau de criticité : le premier où la donnée est souveraine, en second cercle, elle est souveraine mais non critique, et enfin le cercle trois, où elle est non souveraine et non critique. Nous assurons ce que nous appelons “la sécurité périmétrique”; un peu à la manière d’un poste frontière de la donnée, avec son entrée et sa sortie. Nous avons également mis en place la sécurité des applications avec des logiciels et des processus qui observent la plateforme de données en temps réel. Ces programmes sont capables de prendre des décisions sur les actions à opérer si nécessaires. Au final, notre gestion de la sécurité est transparente et peu coûteuse.

Ma conviction est que le cloud souverain est possible, c’est même compétitif. Ce n’est pas une question d’argent mais simplement d’ingénierie, un savoir-faire français d’exception.

GN : Leur garantissez-vous une souveraineté des données à 100% ? Comment gérez-vous vos accords cadre sur votre produit Atlas qui autorise par exemple le recours au cloud Amazon ?

K.P. : On maîtrise l’actionnariat étranger de notre entreprise [Iliad a racheté 75% des parts à Naxicap, filiale de Natixis, et 25% sont détenues par Kevin Polizzi ndlr] . Nous sommes au niveau “sécurité défense” sur certaines données. Pour les autres données qui ne sont pas chez Jaguar Network, nous ne nous prononçons pas.

GN : Un cloud européen, comme certains le prônent, n’aurait-il pas plus de sens ?

K.P. : Nous pensons qu’avec juste de la matière grise et de l’exigence, on peut fournir des services sécurisés. Chez Jaguar Network, nous maîtrisons entièrement la chaîne de production de bout en bout, de la structuration à la tarification.

Mais en effet, si l’on veut travailler à la bonne échelle, il s’agit d’être européen. Je prône une consolidation du secteur de Cloud, avec un acteur B2B de type GAFA qui serait européen. Pour y parvenir, il faut un mouvement de fond où les entreprises, les États et le système financier doivent faire émerger ensemble des champions européens.

GN : N’est-ce pas trop tard quand on sait qu’Amazon s’est arrogé 41,5% des applications dans le cloud public (Gartner, 2018) ?

K.P. : Non, nous pouvons avoir un acteur souverain et sortir des produits en forçant les similitudes avec les markets makers. Nous ne pouvons pas refaire les mêmes erreurs faites par le passé dans les débuts de l’Internet en terme de souveraineté européenne. OVH déploie sa stratégie au niveau mondial mais il doit s’assurer d’avoir un conteneur européen étanche.

Amazon va avoir des problèmes à gérer sa croissance. Ils ont les mêmes problèmes qu’un grand compte. On est moins cher que l’offre cloud des GAFA et on garantit la confidentialité des données.

GN : Que pensez-vous du Cloud Act américain qui garantit à toute entreprises américaines de rapatrier ses données stockées dans un data center européen ? L’autoriserez-vous chez Jaguar si vous recevez une telle demande ?

K.P. : Nous avons des clients américains mais nos contrats sont signés avec leurs entités françaises. Si le scénario devait toutefois se présenter, nous ferions traîner les choses… Car nous sommes sous la législation française : nous n’avons pas à répondre à une injonction du Cloud Act de cette façon, dans la journée. Sauf si un juge international délivre cette requête vers un juge national, cela changerait peut-être notre position. Quoi qu’il en soit, tout cela démontre une forme d’agressivité actuelle de la part des Etats-Unis : ils veulent que les Américains payent leurs impôts au pays. Il en est de même pour la donnée. A l’inverse, à cause du Patriot Act, nous avons l’interdiction de mettre l’un de nos serveurs aux Etats-Unis.

Nos clients américains n’ont pas de raison de s’appuyer sur le Cloud act. Mais le monde peut bouger.

GN : OVH, le leader français du cloud, vient pourtant de renforcer sa présence aux Etats-Unis…

K.P : Pour créer de la valeur, il faut faire les choses différemment. Donc nous ne ferons pas comme OVH. Nous essayons de nous différencier par l’ingénierie avec trois produits en particuliers. Il faut laisser la transition se faire pendant quelques années. Il y a un autre Internet à construire. Aujourd’hui, Internet c’est la fusion du cloud et des Telecom. Aucun opérateur aujourd’hui n’a réussi à construire un cloud performant.

Je reconnais qu’il y a une forme de protectorat sur les industries stratégiques de l’Europe. Pour croître, il faut aller acheter des parts de marché à l’étranger, en soutenant les pépites nationales.

 

 

Crédit : Immeuble «Quanta», Marseille. © BGouhoury

L'ACTU

« La souveraineté numérique, c’est être capable de résister aux sanctions extraterritoriales américaines ». Lors de la séance de questions au gouvernement de mi-janvier, Bruno Le Maire s’est attaqué frontalement au « Cloud Act » (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) venu des Etats-Unis. Ratifié le 23 mars 2018, le Cloud Act donne un cadre légal à la saisie par des agences gouvernementales ou des forces de police d'e-mails, documents et communications électroniques localisés dans des datacenters de sociétés américaines à l'étranger. (01net.com)

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