«Avec Libra, Facebook est en train de créer un espèce de gouvernement parallèle» (JJ. Quisquater, cryptographe)

COMPARER - Comment les crypto-monnaies sont-elles perçues en Belgique ? Le berceau de l'Europe craint-il l'arrivée de la nouvelle monnaie numérique du géant de la Silicon Valley ? Interview de Jean-Jacques Quisquater, en Belgique.

Ses travaux sont inconnus du grand public en France, mais pas auprès d’une communauté : celle des acheteurs et croyants du Bitcoin, cette crypto-monnaie qui repose sur le protocole de la blockchain et potentiellement capable, d’après eux, de révolutionner entièrement les échanges. Jean-Jacques Quisquater est ingénieur, docteur en sciences informatique et cryptographe belge. Pour cette dernière fonction, il fût notamment en charge d’un groupe de travail qui a élaboré la cryptographie pour les cartes à puce dans les années 1980. Ses travaux sur l’horodatage (qui attribue une date et une heure à un événement ou une information de manière informatisée ndlr) sont reconnus par les scientifiques. Jusqu’à… un certain Satoshi Nakamoto, le mystérieux créateur du Bitcoin, qui ira jusqu’à citer Jean-Jacques Quisquater dans son livre blanc de 2009, l’acte de naissance de la crypto-monnaie.

La mention vaut potentiellement tous les diplômes et prix honorifiques. Et pour cause. Le bitcoin promet à chaque individu de se réapproprier les origines millénaires de l’échange : de pair à pair, de manière sûre, transparente et sans intermédiaires, et ce uniquement grâce au travail des ordinateurs partout sur la planète. Cette confiance technologique est telle que le cours du bitcoin avoisine aujourd’hui les 11 000 euros, malgré des phases spéculatives qui auraient pourtant dû déclencher son effondrement total.

Aujourd’hui professeur, M. Quisquater coule des jours paisibles entre l’université de Louvain et des événements autour de la cryptographie avec ses camarades français à l’instar de l’association “Le Cercle du Coin”. Fin juin 2019, tous deux reçoivent les membres, et volontiers les médias, au musée Mundaneum de Mons, situé à la frontière belge pour parler de l’histoire de la cryptographie. Pour ces communautés de technophiles visionnaires, le lieu est inspirant. Il retrace les recherches d’Henri La Fontaine, un humaniste de la fin du XIXe siècle qui s’était donné comme mission de classer toute la connaissance du monde – en commençant par les livres – dans d’immenses tiroirs à fiches documentaires. Son objectif alors : anticiper le futur et la société de demain. Dans ce lieu, parmi des dessins futuristes de “la guerre des gaz” ou encore de l’avènement du premier homme-robot, Globaliz a interrogé Jean-Jacques Quisquater sur l’avenir des échanges monétaires.

Quel pays vous semble-t-il le plus avancé en matière de compréhension et de développement des crypto-monnaies ?

Jean-Jacques Quisquater, professeur, cryptographe : Nous sommes en Belgique ici, c’est un pays extraordinaire sur le plan de la cryptographie. C’est le seul pays au monde où elle a toujours été libre. A l’exception peut-être d’une période de quelques mois dans notre histoire, nous avons inscrit au journal officiel la phrase qui entérine cette liberté. Aucune restriction, ni aucune circonvolution. Mais derrière votre question, il s’agit de savoir où l’on prend réellement les choses au sérieux en matière de crypto-monnaies.

C’est très compliqué. Si l’on prend du point de vue de la monnaie électronique ou de la monnaie papier; les deux seuls pays au monde qui ont plus ou moins ces sujets dans leur Constitution sont l’Autriche et l’Australie. Or, ils ne sont pas forcément les meilleurs pays sur le plan de la protection de la vie privée. La direction que prend par exemple actuellement l’Autriche n’est pas des plus rassurantes. Mais tous deux écrivent grosso modo : “tout paiement peut être fait en cash”, et ce, pour des raisons de protection de la vie privée.

Aspiration des données personnelles, surveillance de masse… Aujourd’hui Internet fait peur. Les nouvelles monnaies et la blockchain peuvent-elles sécuriser nos échanges ?

J-J.Q : Oui et non. Tout dépend comment on parle et on utilise la blockchain. Celle du Bitcoin protège la vie privée. Si elle est bien utilisée, la blockchain permet de ne pas identifier la personne qui est derrière un échange, mais par contre, elle permet le traçage. Par exemple, on trace le versement A vers B, mais on ne sait pas qui est derrière le paiement. Par contre, si on sait qui est derrière la personne A, tous les versement sont rendus en clair. Peu de personnes comprenne cela. Il y a une différence majeure entre protéger le traçage et protéger la vie privée. Il est de fait beaucoup plus difficile de protéger le traçage que la vie privée. Mais si il y a une fuite, tout le système tombe.

Alors comment faire pour mieux protéger cela ? Il existe des protocoles dits de “zero knowledge” qui empêche l’identification, mais on n’est pas capable non plus de tracer. C’est possible, mais cela prend du temps.

Aujourd’hui quand on utilise une blockchain, les administrations et les gouvernements sont d’accord mais ils veulent être capables d’identifier pour savoir qui est derrière. Cela ne me dérange pas mais il faut savoir qui opère ce contrôle et comment. De fait, avec les risques de hacking, cela pourrait tomber dans d’autres mains et cela serait très problématique.

Facebook annonce qu’il veut battre monnaie comme un État, en 2020, pensez-vous que c’est un bon modèle de société, l’avenir de nos échanges avec le “Libra” ?

J-J Q : Pas du tout. D’abord, pour rappel, le Libra c’est ce symbole qui représente la justice avec une balance de chaque côté. Je trouve cela très choquant que Facebook utilise le symbole de la justice équitable pour leur monnaie. C’est de la provocation. Du point de vue technique, le modèle du Libra est un modèle bien connu, centralisé, basé sur un panier de monnaies fiat (les monnaies courantes tel que l’euro, le dollar ndlr). Ils utilisent une blockchain centralisée avec une vingtaine d’intervenants. Ainsi, ce n’est pas le citoyen lambda; ce n’est pas n’importe qui peut entrer et sortir du système. L’avantage c’est que ça sera une monnaie virtuelle avec un cours relativement stable, voir fixe. Cela va induire de la confiance, quand Bitcoin joue, lui, au yoyo.

Libra n’est pas nécessairement négatif mais ils sont en train de créer un espèce de système de gouvernement parallèle. Facebook est en train de devenir maître de nos données. Ils peuvent déjà avoir une influence sur nos élections. Cela correspond extraordinairement bien au rêve libertaire des hippies de Californie : pas de gouvernement, on gère tout nous-mêmes. Or, il faut savoir que la majorité des libertaires ont voté pour Trump aux Etats-Unis. Ce sont des gens d’extrême droite. Libra est l’expression la plus ouverte, la plus agressive, des gens de l’extrême droite aux États-Unis.

Libra est l’expression la plus ouverte, la plus agressive, des gens de l’extrême droite aux États-Unis.

Croyez-vous en la main-mise des États-Unis sur l’Internet ?

J-J Q : C’est plutôt celle de Facebook. L’idée est de prendre le contrôle du monde avec le dollars comme référence. C’est un rêve hyper ambitieux et un peu pervers. C’est extrêmement grave, mais il reste une chance que cela ne se passe pas ainsi.

La solution pour garantir la souveraineté n’aurait-elle pas été de proposer une alternative européenne ? Comment expliquez-vous que l’UE n’ait pas été en mesure de faire naître un “Google européen” ?

J-J Q : Au niveau européen, il existe Qwant. Il faut leur donner une chance. Beaucoup d’idées ont germé en Europe. A l’époque, le modèle de Google était Altavista, une idée fondée à l’origine par un Français. Mais ni en Europe, ni aux Etats-Unis on lui a donné les bons moyens. J’étais à Harvard en 2004, lorsque Facebook a été imaginé. On en parlait et nous en rigolions parce que les gens du MIT n’y croyaient pas. Au début, c’était un truc de copains. Nous n’avons pas fait attention. Pendant ce temps, Mark Zuckerberg a compris que ca ne serait pas là qu’il grandirait. Au MIT/Havard, il y avait une notion de respecter les gens. Il est donc parti en Californie où règne le tout liberté, aux dépends de la vie privée.

C’est pour cela qu’un Facebook ne peut être créé en Europe où nous sommes beaucoup plus respectueux. Les investisseurs attendent des garanties sur la vie privée. Avec le temps, y aura-t-il un basculement ou bien cesserons-nous aussi de veiller au respect ?

 

Propos recueillis par Jeanne Dussueil. 

 

L'ACTU

Suite à l'annonce du lancement du Libra, par une fondation filiale de Facebook, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a exprimé sa réserve devant les députés à l'Assemblée nationale : « La crypto-monnaie de Facebook ne peut pas, et ne doit pas être souveraine, ce qui est une compétence de l’Etat, tandis qu’une entreprise privée répond à des intérêts privés ».

Lire Plus...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.